La recherche française est tombée en quenouille

Posté le avril 03, 2004, 12:00
6 mins

Depuis quelques semaines, les chercheurs fonctionnaires sont en ébullition : le gouvernement leur refuserait les moyens grâce auxquels ils pourraient remettre la France au premier rang du progrès scientifique. En réalité, le CNRS est un énorme machin très improductif, où les plus belles intelligences s’enlisent dans les marécages de la bureaucratie. Il est facile de réclamer au contribuable toujours plus d’argent. Mais donner beaucoup d’argent au CNRS, c’est mettre du kérosène dans une guimbarde : ça ne la fera pas voler. On connaît le mot de Charles de Gaulle : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Georges Pompidou décrivait ainsi le CNRS : « C’est un énorme organisme ingouvernable, une juxtaposition de coteries. C’est un rassemblement de chercheurs fonctionnarisés installés dans leur fromage jusqu’à la retraite, sans autre souci que de s’adonner à leurs marottes, qu’elles débouchent ou non sur des découvertes… Ces gens-là dépensent de l’argent public sans aucun scrupule… »

Dur ! Dur ! Et depuis Pompidou, cela n’a fait que croître et embellir ! En septembre 2002, Olivier Postel-Vinay, directeur de la rédaction de l’excellent magazine « La Recherche », a publié aux Éditions Eyrolles un livre d’un grand intérêt sous ce titre évocateur : « Le grand gâchis – splendeur et misère de la Science française ».

L’auteur y mâchait ses mots, mais ils n’en étaient pas moins assénés là où il fallait. Et c’est bien en effet d’un immense gâchis dont il s’agit, un triple gâchis d’argent, d’intelligence et d’énergie. Le principal responsable est bien entendu l’État, qui attribue des sommes folles à la recherche mais ne laisse pas aux universités l’autonomie nécessaire. C’est un système ultra-centralisateur, hérité de la monarchie absolue et renforcé par Napoléon. Le résultat est que la France est en tête de toutes les nations, même devant les États-Unis, pour la part de budget affectée à la recherche, mais qu’elle n’arrive qu’en 14e ou 15e position parmi les pays de l’OCDE pour le nombre de publications scientifiques par million d’habitants et qu’elle est la lanterne rouge pour le taux de croissance des brevets pour la période 1995-2000. À quoi s’ajoute un effet pervers auquel nul ne songe et que j’ai fait ressortir dans mon livre « Savants maudits, chercheurs exclus » (Guy Trédaniel Éditeur), c’est que l’étatisation de la recherche marginalise ou même excommunie les chercheurs indépendants et originaux, qui sont pourtant les plus inventifs.

Ce qui paralyse le CNRS, c’est qu’aucune sanction ne s’exerce contre les profiteurs du système, recroquevillés dans les trous de leur fromage. Cet organisme emploie 11 000 chercheurs environ, mais il ne parvient à en licencier qu’un ou deux chaque année, lorsqu’on s’aperçoit qu’ils ne font absolument rien. Encore ces licenciements sont-ils souvent annulés par le tribunal administratif. Olivier Poste-Vinay parle de « l’infantilisation » du système et il écrit : « L’État exerce sa « tutelle » sur ses établissements de recherche et ses universités, comme la personne désignée par un juge exerce sa tutelle sur un incapable mental. Si les administrations de recherche doivent être tenues dans une telle dépendance, c’est qu’elles sont jugées incapables de gérer elles-mêmes leurs affaires ». Or, si certaines le sont, c’est précisément parce qu’elles sont étatisées : cercle vicieux.

Car il y a une contradiction flagrante entre la vocation de chercheur et le statut de fonctionnaire. La vocation de chercheur, c’est la passion, le risque, l’aventure. Qu’y a-t-il de plus contraire à cette vocation que le statut d’un fonctionnaire ? Qu’on m’entende bien : je n’ai aucun mépris pour les fonctionnaires, qui peuvent être intelligents et consciencieux. Mais ils sont englués dans un système qui les dévirilise et les corrompt. Certes, ils ont choisi au départ de privilégier la sécurité, ce qui peut passer pour un manque de caractère, mais ils l’ont certainement fait sans se rendre compte des vertus qu’ils allaient perdre dans ce marché de dupes. Jacques Lesourne, polytechnicien et lui-même haut fonctionnaire, écrivait : « Le fonctionnaire a l’éternité devant lui ; il s’attend chaque année à ce que l’on recrute au moins autant de nouveaux collègues qu’il en part à la retraite et ainsi jusqu’à la fin du monde. »

Cependant, si une partie des chercheurs se contente de réclamer du carburant, une autre partie déclare qu’il faut réviser complètement la machine. Alors, espérons qu’il sorte de cette crise un vrai renouveau.

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6 réponses à l'article : La recherche française est tombée en quenouille

  1. rémi plume

    28 novembre 2004

    Cet article est vrai. Je suis chercheur, je viens de déposer avec le cnrs puis l’inserm deux brevets internationaux sur des molécules anticancéreuses. Le directeur de l’institut du cnrs où je travaille ne s’interesse pas à mon trvail, bien plus, il me pousse à partir en retraite et à cesser toute collaboration avec les médecins avec qui je travaille. Je proteste auprès de la direction scientifique du cnrs dont je dépends. On me répond alors qu’il est trop tard et qu’il n’est pas possible d’aller à l’encontre d’une décision administrative. Je dois partir. Quel gaspillage. Pas étonnant que le cnrs soit aussi peu productif. Comment un directeur d’un institut de chimie du cnrs peut-il décider, dans un domaine où il n’est pas compétent, d’interrompre une recherche fructueuse qui intéresse des cancérologues ? Je suis prêt à donner tous les détails sur cette affaire à qui me les demandera car il s’agit bien d’un scandale.

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  2. Peligat

    5 avril 2004

    Pour une fois votre article est un peu timoré : ce n’est pas votre style habituel. Faut dire que par moments on se croirait encore au temps de l’inquisition. Pensez donc au tollé que vous avez soulevé en vous faisant meme traiter de Mme Soleil juste pour avoir remarqué que le 11 était sans doute un nombre riche de signification pour les terroristes. Pensez surtout à cette autre levée de boucliers encore plus envenimée lorsque vous avez – à juste titre ! – fustigé les hypocrites de tous poils qui font le . Bravo encore pour votre courage : il n’est pas usurpé chez vous !

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  3. Guillermo

    4 avril 2004

    OU ETES VOUS PASSE MONSIEUR LANCE ? Je ne vous reconnais plus ! Vous as-t’on demandé de rentrer dans le rang ? C’est inquiétant. Meme si je n étais pas toujours à 100% de votre avis, je trouvais votre point de vue toujours original et intéressant. Et en pourfendant les tabous mieux que personne, vous étiez le premier à témoigner de ce que ce journal restait un réel espace de liberté médiatique. A coté de celà, il est un peu dérisoire de commenter votre article lui-même. Il me parait réducteur de ce qu’est la recherche. Je crois que certains domaines, notamment dans la recherche fondamentale, s’accomodent au contraire très bien d’un fonctionnariat (bien conduit), ou tout au moins d’un système assurant une bonne stabilité. Après tout, les chercheurs de l’ancienne URSS ont été terriblement féconds dans certains domaines.

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  4. alain D

    3 avril 2004

    excellent article. A la recherche aussi il faut “dégraisser le mammouth”!!! Qui se cache derrière le nom Pierre Lance pour nous offrir cette réflexion brillante? (c’est normal,qu’après une série d’articles superficiels, obscurantistes ou au mieux “décalés” on se pose des questions, non?)

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  5. ALCIBIADE

    3 avril 2004

    La recherche par des fonctionnaires! Il est vrai qu’il y a quelque chose d’antagonique entre les deux notions… Imagine-t-on Newton, Pascal, Galilée, Ambroise Paré, Pasteur, “fonctionnaires” ? Non, évidemment. Et, ce qui est encore plus grave, c’est que : 1/ s’ils avaient été fonctionnaires, ils n’auraient probablement rien trouvé, 2/ à l’heure actuelle, en France, ils ne pourraient être que fonctionnaires, la recherche privée étant sans moyens du fait du coût de la bureaucratie et de ses mandarins. Ils ne pourraient même plus chercher à titre privé.

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