Un roman politiquement incorrect

Un roman politiquement incorrect

Je ne traite, en général, pas de romans dans mes articles. La réalité autour de nous dépasse si souvent la fiction que je n’ai, depuis des années, qu’assez peu de goût pour les ouvrages de fiction.

Ce qui peut m’attirer vers eux est ce qui fait de certains d’entre eux des œuvres d’art. Mais les œuvres d’art sont rares. Les romans qui, sans être des œuvres d’art, sont porteurs d’une réflexion profonde sont rares aussi. Ceux qui semblent destinés à vider le cerveau des lecteurs abondent.

Le dernier roman écrit par Bertrand Latour n’est pas une œuvre d’art, au sens où les romans de William Faulkner, Yasunari Kawabata ou Patrick Modiano le sont.

Mais il fait partie des romans qui, sous une apparente légèreté, portent une réflexion profonde et, dans cette catégorie, c’est une réussite.

Malgré sa qualité, ce dernier roman, « L’attraction du vide », risque fort de n’être pas remarqué.

L’un des traits les plus consternants et les plus cruels de notre époque en France est qu’on n’y débat plus avec un point de vue différent de celui élaboré par la non pensée monolithique placée en position d’hégémonie. On ignore et on étouffe, de fa­çon à faire disparaître ce qui peut gêner et de façon à pouvoir se retrouver entre soi.

« L’attraction du vide » risque d’autant plus d’être passé sous silence que son thème est très précisément le processus que je viens d’énoncer.

Il met au jour, tout à la fois, les conséquences qui résultent de ce processus et la façon dont les mécanismes se mettent en place.

Cette description est faite avec verve et brillance, dans un style où l’humour se fait parfois sarcastique.

On suit l’itinéraire parallèle, mais, bien sûr, très différent de deux écrivains.

L’un est politiquement incorrect et porte un regard désabusé sur l’époque où il vit. L’autre, lui, est la quintessence du conformisme qui passe pour de l’anticonformisme aujourd’hui.

Le premier rencontre l’insuccès, logique, impliqué par ses idées. Le second, lui, vole de triomphe en triomphe.

En raison de circonstances et de péripéties que je ne révélerai pas ici pour réserver la surprise au lecteur, les trajectoires se croisent, puis s’inversent brutalement. Le second finit par chuter, le premier par trouver le succès. Provisoirement. Très provisoirement.

Par les portraits, au vinaigre et au vitriol, qu’il fait d’un petit monde qu’il connaît visiblement très bien, et qu’il méprise autant qu’il le connaît, Bertrand Latour révèle ce qui ne l’est quasiment jamais : cela fait de son livre ce qui devrait être, comme la mention apposée sur la couverture l’indique, une « bombe littéraire ».

En révélant ce qui ne l’est quasiment jamais, il résulte aussi que la bombe risque fort d’être plongée sous l’eau, de façon à ce qu’elle s’éteigne sans exploser.

Les éditeurs habituels de Bertrand Latour se sont – ce qui est un signe – détournés et ont refusé le livre, mais aurait-il pu en aller autrement ?

Les éditions Tatamis, courageusement, ont décidé de le publier, montrant par là même l’importance cruciale de petites maisons indépendantes.

Sans me faire d’illusion, je souhaite, cela va de soi, que le roman de Bertrand Latour soit lu largement.

Tout ce qui pourrait faire exploser un fonctionnement croupissant, frelaté, et stérilisant serait bienvenu et salutaire.

Guy Millière

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Comments (20)

  • Bryan Travis Répondre

    Sounds a bit parallel to The Fountainhead of course, which puts in contrast and in occasional collision the lives of two architects, one conformist, guided by fashion, and the other original, guided by mastery of math and physics plus blinding passion that form follow function.

    22/12/2014 à 7 h 10 min
  • Serge-Jean P.Peur Répondre

    Hé bé,y’en a qui étale leur culture comme de la confiture,on dirait. « Ouais,et alors! » comme aurait dit Casimir.
    Alors vive la littérature populaire:rendez-nous Akim,Fantômas,les grandes années Fleuve Noir,Arthur le fantôme,Dumas,Métal Hurlant,Artima,les Marabout poche,les ciné-romans,Satanik,la Comtesse de Ségur (mais oui!),Conrad etc…et Maupassant.

    22/12/2014 à 1 h 07 min
    • Jaures Répondre

      Il n’y a pas de contradiction, Serge. On peut lire Tolstoï et Arthur le Fantôme (même si le fantôme est…décédé), Faulkner et Métal Hurlant.
      Par contre, placer Maupassant et Conrad dans la littérature populaire est osé. Je doute que « Bel-Ami » et « Nostromo » se vendent autant que « Et si c’était vrai » ou « 50 nuances de gris ».

      22/12/2014 à 10 h 18 min
  • BRENUS Répondre

    Et pour faire ch…. les bien-pensants, voici le mien : « LE SUICIDE FRANCAIS » dont l’auteur subit maintenant la censure. Mais trop tard pour tous les jojos .

    20/12/2014 à 19 h 31 min
  • DESOYER Répondre

    Quant à moi, ce sera Chateaubriant, Tolstoï et Giono.
    Bien réac, non?

    18/12/2014 à 19 h 14 min
    • Anomalie Répondre

      Pas tant que ça…

      18/12/2014 à 20 h 35 min
    • Jaures Répondre

      Je retiens dans « Anna Karénine » ce sublime passage où Lévine parcourant ses terres se demande, observant les paysans au labeur, combien parmi eux, nés ailleurs, seraient devenus savants, riches commerçants ou diplomates.
      Lignes tout sauf réacs.

      18/12/2014 à 21 h 39 min
  • Anomalie Répondre

    Et voici le mien, joyeux Noël.
    Dostoïevski – Hamsun – Fante

    18/12/2014 à 10 h 40 min
    • Jaures Répondre

      Je pensais que nous en restions aux contemporains (sinon pourqui pas Plaute, Menandre, Kalidasa,…).
      Mais nous nous retrouvons dans ces écrivains, Anomalie.
      « La faim » est un livre sidérant et poignant.
      Et quand j’ai découvert Fante j’ai dévoré tous ses livres dans la foulée.

      18/12/2014 à 16 h 42 min
      • Anomalie Répondre

        Je confirme, Jaurès. Et sur ce même trio, mon tiercé serait respectivement : Les carnets du sous-sol / La Faim / Demande à la poussière.

        18/12/2014 à 20 h 34 min
        • Jaures Répondre

          Sur ce dernier titre, j’ai encore en mémoire ce chapitre éblouissant où Bandini écoute une petite fille lire son livre et en pleure d’émotion.
          Mais j’ai également adoré « Mon chien stupide », très faulknérien dans sa thématique d’une famille en décomposition.

          18/12/2014 à 21 h 43 min
        • quinctius cincinnatus Répondre

          vous oubliez cet ultime chef d’ oeuvre, son inégalé chef d’ oeuvre, écrit alors qu’il était quasiment nonagénaire ( la vieillesse est un naufrage disait De Gaulle , juste avant de revenir à la … barre ) :

           » Sur les sentiers où l’ herbe repousse  »

          remarquons qu’ en 1959 la Norvège célébra son centenaire , ce qui ne serait plus possible de nos jours où le génie doit être pasteurisé aux conformismes de la  » bien-pensance  » !

          26/12/2014 à 14 h 54 min
  • druesnes Répondre

    l auteur devrait se rapprocher de radio courtoisie qui pourrait en parler et notamment a sa fete du livre qui a lieu chaque année en juin
    merci mr millières pour l info

    18/12/2014 à 8 h 52 min
  • quinctius cincinnatus Répondre

    voici mon tiercé littéraire (pour ce qui concerne les romanciers ) : Dostoievski, Céline, Faulkner et comme outsider Döblin

    17/12/2014 à 17 h 57 min
    • Jaures Répondre

      Vous trichez Quinctius. Faulkner est déjà cité et restons-en aux contemporains.
      Sinon, pourquoi pas Plaute, Menandre, Kalidasa ?

      17/12/2014 à 22 h 02 min
    • Anomalie Répondre

      J’aurais pu citer Céline aussi, pour le Voyage bien sûr – sans doute l’un des romans les plus puissants du XXe siècle – mais c’eût été injuste envers ces autres auteurs de mon trio dont l’ensemble de l’oeuvre est à se damner.

      18/12/2014 à 20 h 38 min
      • Jaures Répondre

        Si vous appréciez comme moi Céline, vous aimerez le Döblin de Quinctius avec son « Berlin Alexanderplatz ».
        Il est d’ailleurs intéressant de constater les correspondances d’inspiration littéraire des deux côtés du Rhin entre ces 2 romans de Céline et Döblin et « La recherche… » de Proust et « La montagne magique » de Thomas Mann.

        18/12/2014 à 21 h 48 min
      • quinctius cincinnatus Répondre

         » mort à crédit  » est d’ une toute autre … trempe !

        26/12/2014 à 14 h 56 min
  • quinctius cincinnatus Répondre

    j’ ai seulement voulu vérifier que le premier à apporter SA contradiction à Monsieur Guy Millière , sa bête brune, était bien l’ inestimable @ Jaurès qui est un peu notre B. H.-L.

    17/12/2014 à 17 h 51 min
  • Jaures Répondre

    Faulkner, Kawabata, Modiano ? J’aurais pu citer les même.
    C’est Noël: à chacun son triptyque gagnant.
    Voici le mien: Milan Kundera, Italo Calvino, John Irving.

    17/12/2014 à 17 h 18 min

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