Villiers de l’Isle-Adam et les grandes inventions de la science moderne

Posté le mai 04, 2012, 12:00
9 mins

La crétinisation de l’homme moderne est venue avec deux événements sensationnels : la Révolution française qui a fanatisé tout un peuple pour rien, puis l’Europe et le monde à sa suite, et la révolution industrielle, qui a accéléré les processus d’avilissement et la passivité du troupeau. Quelques écrivains, auquel je rends hommage dans ma lettre ouverte (*) comme Poe ou Baudelaire, ont bien vu la menace.

Prenons Villiers de l’Isle-Adam, génie maudit de fin de siècle (laquelle ?), passionné de technique et de symbolisme, attiré par les mirages de la science moderne et sa volonté médiévale et aristocratique de s’y opposer. Dans ses Contes cruels comme dans son Eve future, Villiers, mort dans la misère en 1889 alors qu’il venait d’épouser sa bonne (son ancêtre avait fait la Croisade, comme on dit, cela lui apprendra !), Villiers nous explique très bien, mieux que l’idiot utile Jules Verne, à quelle sauce nous allons être mangés par la science moderne.

Ainsi dans Daphnis et Chloé, à propos de l’agriculture biologique, de l’écologie et des droits à polluer qui nous ruinent pour rien :

Daphnis et Chloé, pour mener, aujourd’hui, leur train du passé, leur simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de vrai lait, de vrai pain, de vrai beurre, de vrai fromage, de vrai vin, dans de vrais bois, sous un vrai ciel, en une vraie chaumière, et liés d’un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur dite chaumière sur un pied d’environ vingt cinq mille livres de rente, − attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, positivement, redevables à la Science, est d’avoir placé les choses simples essentielles et "naturelles" de la vie HORS DE LA PORTEE DES PAUVRES.

Il est vrai qu’il bien faut polluer les villes si l’on veut donner au troufion le besoin d’aller saccager la montagne avec ses tire-fesses ou de s’échouer en bateau sur la plage !

Sachant que nous allons vers un monde de crétinisation, Villiers comprend que nous avons besoin de chasser les génies littéraires et artistiques. Ainsi fait-il dire à un directeur de journal :

Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq mille en vingt quatre heures… Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout journal.

Si l’on devait définir le journalisme, on devrait dire qu’il est l’industrialisation de la pensée et de l’esprit. Il ne faut surtout pas chercher à instruire son lecteur ; cela pourrait le vexer ! Et qu’imprimera-t-on dans le futur ?

Que diable, les gens n’aiment pas qu’on les humilie ! La puissance impressionnante de votre style naturel transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi rédhibitoire ! − Vous imprimer ? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin ! Ce serait plus pratique.

Comme Barbey, Villiers illustre une réaction aristocratique et littéraire, en réaction à un monde de sots conditionnés. Mais d’autres se veulent plus encourageants. Ils positivent !

Nous avons progressé. L’Esprit humain marche ! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de se naturaliser en lui.

Dans les Contes cruels, souvent très drôles (voir la parodie tordante de Virginie et Paul, mués en tourtereaux de Neuilly ne parlant que pognon), Villiers invente une série de machines dignes de son Eve future, petite femme bionique inventée par… Edison ! Il y a la machine à récolter le dernier soupir, fabriquée à Nuremberg (sic) et recommandée aux enfants, ou la machine à affichage céleste !

Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu’à ce jour improductif, quel rêve ! Quelle application épineuse, hérissée de difficultés ! Mais, fort de l’esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution ?

Comme s’il pressentait la venue de la téléréalité ou du people pour les nuls, Villiers fait inventer à un monsieur Derrière (Bottom, en anglais) une machine à gloire !

Bref, la Machine Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces personnes de l’un ou l’autre sexe qui, privées à leur naissance de Génie, sont néanmoins jalouses de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les palmes d’un Goethe et les lauriers d’un Molière.

Dans ce futur univers de fameux, il vaut mieux être un peu plat et creux, comme disait un regretté ministre nommé Devaquet. En effet, explique le Maître,

Nous sommes de ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau plein !

Sacré Villiers ! On comprend pourquoi les pouvoirs publics veulent achever de détruire la culture générale à l’école et même à l’université. Je ne défendrai même pas, contrairement à Jean d’Ormesson, cette culture générale. Tout a été fait pour nous en écœurer, tout a été fait pour nous la masquer en vérité. J’ai par moi-même redécouvert Virgile, car tout avait été fait pour m’en dégoûter par mes profs à Louis-le-Grand… Incompétence ? Conspiration ? Dans ce monde de nains, allez savoir… De toute manière, il ne faut pas s’affoler ! Car, nous rassure Villiers, vraie voix de son maître, nous sommes sur un globe où la Science nous prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine provisoire.

Et en tant que vermine provisoire, je retourner étudier mon chant VI de l’Enéide !

4 réponses à l'article : Villiers de l’Isle-Adam et les grandes inventions de la science moderne

  1. Shadok

    12/10/2012

    ( …) » Un monument à Villiers de l’Isle-Adam ! à l’auteur d’Isis, de Tribulat Bonhomet, des Contes cruels, de l’Ève future, d’Axel, de tout ce qui fut écrit de plus amer, de plus giflant, de plus cinglant, de plus fouaillant les chiens ! qui donc en a parlé ? Personne.

    Malheureux et glorieux homme ! Il a écrit quelques hautes paroles que ses contemporains n’entendirent pas et qui, peut-être, feront tressaillir, dans quelques années, les rares survivants de l’Intellectualité. Son départ fit la joie d’un grand nombre : In Nativitate ejus multi gavisi sunt, et son retour exaspérera les crocodiles. Car il va revenir, je vous le dis, en vérité. » (…)

    Extrait de  » La Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam  »
    A. Blaizot, 1906. Léon Bloy

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  2. le moine bleu

    17/06/2012
    " Paris a survécu. Le soleil brille sur la Révolte. L’indomptable Liberté s’est relevée, chancelante mais appuyée sur tous ses drapeaux rouges. "

    Villiers de l’Isle-Adam, mai 1871

    " L’heure s’allume, qui viendra ! L’écraseuse, avec ses explosifs puissants, son indifférence, – et une loi sur le droit de l’Humanité. Vivre au milieu de peuples où ces milliardaires, cent-millionaires, etc, sont tolérés, ne sont pas distraitement assommés et jetés au dépotoir, c’est vivre déshonoré, dégradé du nom réel d’homme. "

    Villiers de l’Isle-Adam, fragment dit " L’écraseuse "

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  3. Le Moine Bleu

    08/05/2012

    Quoi que les ridicules réactionnaires d’aujourd’hui puissent bien en penser, et en dire, la détestation de Villiers pour les riches, fussent-ils formellement de son rang et de sa caste, aura toujours, et de loin, excédé son mépris de l’idéologie bernant, certes, plus souvent qu’à son tour, les gueux et les prolétaires manipulés :  » Si tous les gentilshommes d’une patrie te ressemblait, ce serait à la renier – ou bien à se faire manant ou vilain, pour en recommencer la gloire !  » (fragments inédits). Villiers fut communard en 1871, seul – ou quasiment – parmi la canaille littéraire de ce temps. Il aura, ensuite, enduré une interminable existence de clochard, de SDF, de raté. Sa haine – de classe – à l’égard de ceux qui auront favorisé ce calvaire ne retombera jamais. Sa sympathie pour l’Anarchie terroriste non plus.

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  4. SMALL BARTHOLDI

    04/05/2012

    Dans son Eve future, Villiers invente le terme andreide, de racine grecque. Il prévoit une humanité qui refuse sa déchéance et veut tout reconstruire de zéro, revenir à sa source vive, soit la Grèce antique. Sa femme-robot en appelait à un recommencement, certainement loin de l’Europe. En cela, son message n’est pas très différent de celui de Jules Verne, visionnaire d’une Europe qui n’est déjà plus le centre du monde. Le Metropolis de Fritz Lang devra tout à la créature de Villiers.

    Depuis, la France du comte de Villiers est en chute continue. Notre dernière incarnation de Napoléon nous a donné une ultime illusion de grandeur, mais, comme son modèle, en négligeant totalement les problèmes de fond. Mais, comme les deux premiers, le IIIe Empire n’aura été qu’une parenthèse. Très bientôt, les choses vont rentrer dans l’ordre. Nous allons pouvoir retourner à notre longue sieste bovaryenne. Ou monter à bord du Nautilus pour prendre le large.

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