Voltaire et la mondialisation heureuse contre l’esprit chagrin

Posté le novembre 20, 2012, 12:16
9 mins

On peut tonner, pour reprendre l’amusante expression de Flaubert, contre la mondialisation et le progrès technique, on peut aussi s’en féliciter et en vanter les mérites : c’est ce que fait Voltaire dans son poème titré le Mondain, et que l’on a tous lu à l’école sans qu’un prof nous ait jamais expliqué de quoi il retournait précisément (il ne manquerait plus que de nous faire comprendre la littérature !) : l’éloge de la mondialisation mais en vers un peu terre à terre, et avec des arguments plus malins et honnêtes que ceux de Guy Sorman ou d’Alain Minc.

 Voltaire a écrit ce texte assez tôt dans le siècle, en 1736. Notre génie national nous montre que la mondialisation a déjà de la bouteille (c’est le cas de le dire, on verra pourquoi !) grâce aux grandes découvertes, aux progrès techniques du siècle et au mouvement commercial impulsé par l’Angleterre et la France (mais pas seulement, contrairement à ce que pensent les ignorants qui ramènent tout à Adam Smith ou à Turgot).

 Voltaire utilise des armes rhétoriques paradigmatiques des lumières : l’ironie, bien oubliée, surtout par BHL, qui frappe les temps anciens et le présumé âge d’or dès le début.

Regrettera qui veut le bon vieux temps,

Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée,

Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,

Et le jardin de nos premiers parents.

 Comme s’il avait lu Rousseau et tous les penseurs chrétiens anti-progressistes des siècles ultérieurs, Voltaire prend un ton provocant pour justifier les merveilles de son âge.

 Moi je rends grâce à la nature sage

Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge

Tant décrié par nos tristes frondeurs :

Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.

Et il enfonce le clou en faisant l’éloge du luxe… J’écris ces lignes de ma chronique de l’aéroport de Barcelone, où la technologie permet de faire des merveilles (la preuve !), tandis que je suis entouré de Zara, de bazars technos, de McDo, ainsi que de bars à tapas ou à riz cantonnais (c’est ça le luxe, François-Marie ?). Cette société ne semble plus éblouir personne, sauf peut-être des imbéciles. Il est vrai que la France est comme l’Espagne (ou la Catalogne ?) un vieux pays fatigué et qu’il faut aller chercher le goût du luxe maintenant dans les pays du déclin de l’orient : Chine, Vietnam ou Inde, là où l’on adore le Vuitton, la Porsche et le dernier gadget Apple. Mais à l’époque de Voltaire, la philosophie française offre déjà des arguments sonnants et trébuchants.

J’aime le luxe, et même la mollesse,

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

La propreté, le goût, les ornements :

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Il est bien doux pour mon cœur très immonde

De voir ici l’abondance à la ronde…

Avec cette fois un génie digne de lui, et aussi un solécisme impardonnable, Voltaire désigne le coupable, qu’il nomme le superflu, et la mondialisation, puisque toutes les nations vont se réunir pour échanger leurs richesses (quand il y en avait, parce que l’artisanat d’aujourd’hui…)

Ô le bon temps que ce siècle de fer !

Le superflu, chose très nécessaire,

A réuni l’un et l’autre hémisphère.

Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux

Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux,

S’en vont chercher, par un heureux échange,

De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,

Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans,

Nos vins de France enivrent les sultans ?

Extraordinaire dernier vers qui annonce (parce qu’il décrit, tout simplement !) les échanges avec les pays musulmans et l’hypocrisie relative qui règne déjà à l’endroit de l’alcool dans ces parages ! Comme s’il avait vu Doha (où récemment la foule se pressait pour embrasser le footeux Messi, le vrai prophète au pays d’Allah), Dubaï et les centres commerciaux de Malaisie, Voltaire sent que le commerce, que la marchandise, que le spectacle permanent et le goût du lucre et du plaisir emporteront tout sur leur passage. Il le fait cent ans avant Marx et ses allusions fameuses au calcul égoïste qui noie dans ses eaux glaciales l’extase religieuse et le courage chevaleresque… Le fait que tous les peuples primitifs aient disparu, moins par extermination (une repentance ! Une repentance !) que par conversion à la matrice sybarite moderne confirme l’intuition talentueuse de l’auteur de Candide (et aussi de la tragédie Mahomet, qu’adorait le grand Frédéric et dont je recommande la lecture). L’humanité voulait déjà son confort ; l’humanité ne voulait-elle que le Vuitton et la sécu, le Carrefour et les vacances ? Eh bien, oui !

Quand la nature était dans son enfance,

Nos bons aïeux vivaient dans l’ignorance,

Ne connaissant ni le tien ni le mien.

Qu’auraient-ils pu connaître ? Ils n’avaient rien.

Ils étaient nus : et c’est chose très claire

Que qui n’a rien n’a nul partage à faire…

 Avant que les villages de vacances et les excursions aventure n’arrivent à Hawaï et Tahiti, Voltaire voit que les bons sauvages ne sauront longtemps résister à la matrice franco-anglo-américaine. Et pour cause !

 Il leur manquait l’industrie et l’aisance :

Est-ce vertu ? C’était pure ignorance.

Le repas fait, ils dorment sur la dure :

Voilà l’état de la pure nature.

 Voltaire défend ensuite le bon goût et la culture, Rameau (mon musicien et architecte de l’univers préféré !), les grands peintres et la poésie, choses bien oubliées aujourd’hui. On préfère les rappeurs, le Potter de service et les expos à queue interminable ! Malgré tout il rappelle, avant Céline, que la foule, que le grand public pardon, adorent être trompés. C’est l’essence de la matrice, comme le rappelle le sinistre Cypher dans Matrix et avant lui Balthazar Gracian (Balthazar qui ?) dans son immortel chef d’œuvre le Criticon :

L’art de tromper les yeux par les couleurs,

L’art plus heureux de séduire les cœurs,

De cent plaisirs font un plaisir unique.

Le plaisir et la tromperie voilà la clé de ces temps libertins (le libertinage sexuel a ouvert la voie au capitalisme azimuté du XVIIIème comme l’avait montré un grand universitaire espagnol de l’époque franquiste) et des nôtres bien sûr. N’est-ce pas, DSK ?

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