François Martin : Une autre mondialisation est possible

Posté le juillet 20, 2010, 12:00
14 mins

Entretien avec François Martin
Consultant en
commerce international
Secrétaire national du Parti chrétien démocrate


1.Selon vous quelles sont les causes de la crise, ou  plutôt des crises successives, que nous traversons depuis deux ans?  

Pour moi, les causes de la crise sont simples : Après  la guerre, comme il fallait reconstruire, on a survalorisé le rôle de  l’entrepreneur, en acceptant qu’il privatise ses profits, et qu’on mutualise  les "externalités négatives", c’est-à-dire les coùts sociaux et  environnementaux qu’il génère, mais qu’il ne paye pas, car c’est la  communauté qui les paye pour lui. Ca n’était pas une mauvaise idée, puisqu’on  a eu les "30 Glorieuses". Le problème, c’est que les entrepreneurs, qui se  trouvaient au Nord principalement, ont cru que "c’était arrivé". L’appât  du gain et la dérégulation aidant, on a oublié que la devise du commerce est  "vivre et laisser vivre" et on a cru qu’elle était devenue "vivre et laisser  mourir". On a oublié les paroles de la Doctrine Sociale de l’Eglise et de  Laborem Exercens, à savoir que "le rôle de l’entreprise, c’est d’unir les  hommes pour construire la communauté", et on a cru que "le but de  l’entreprise, c’est de gagner de l’argent". Ca, ce n’est pas le but. Le but,  c’est le service, la valeur ajoutée apportée à la communauté par le travail,  et l’argent, c’est la conséquence de ce travail s’il est bien  fait.  

On est arrivé au paroxysme de ce raisonnement et,  logiquement, le système a explosé, avec 2 conséquences, l’une bonne et l’autre  mauvaise : la bonne, c’est que les mauvais raisonnements, momentanément du  moins, sont cassés. La mauvaise, c’est que ce sont comme toujours les petits  (puisque les grands sont en train de se "refaire") qui vont payer, sur la  durée, les pots cassés.

Pour cette raison, il me paraît très important que les  politiques occupent "l’espace idéologique" laissé vacant, pour livrer les  bonnes idées et imposer les bonnes pratiques, avant que les "confréries de  prédateurs" ne profitent du champ de ruines, qui est après tout idéal pour  reconstruire un autre "paradis libéral" pire que le précédent. Je crains que  ce ne soit ce qui est en train de se produire si on laisse faire. C’est pour  porter cette "bonne parole", au bon moment en fait, que j’ai écrit mon  livre.

2 – Vous critiquez le libéralisme, cela ne conduit-il  pas nécessairement au socialisme ?
 
Je critique évidemment le libéralisme, mais en réalité  je n’ai même pas besoin de le faire, puisque les faits parlent d’eux-mêmes.  Pour ce qui est du socialisme, il est par nature dirigiste, et je ne veux pas  du dirigisme. Il y a une différence entre le dirigisme et l’arbitrage. Ce que  je veux, c’est que les arbitres reviennent sur le terrain, et qu’ils fassent  leur travail d’arbitres. Dans mon ouvrage, je cite le Général du Gaulle, qui  stigmatisait (en Mai 52 !!) "le dirigisme qui ne dirige rien, et le  libéralisme qui ne libère personne". Je me place exactement sur cette ligne.  La "nature" du rapport forts/faibles, c’est que le fort écrase le faible.  Malheureusement, c’est comme ça. Mais pour cette raison, il faut des règles de  rééquilibrage, et la présence rassurante et efficace de l’Etat pour les  faire respecter. Je ne veux ni l’eau sauvage des tsunamis, ni l’eau croupie et  dormante des marécages, je veux l’eau domestiquée des canaux d’irrigation. A  nous de réussir ce défi, il n’y a de toute façon pas d’autre chemin  possible.

3 – Quels  sont les grands principes de la société que vous pensez pouvoir voir sortir de la crise actuelle ?
 
Il sortira de la crise 2 sortes d’organisations  possibles :

– soit  prévaudra la logique "du scorpion et de l’hippopotame", le premier tuant celui  qui est susceptible de le sauver de la noyade, même si c’est idiot, mais parce  qu’il "ne peut pas ‘en empêcher". C’est une métaphore des rapports entre la  finance et l’"économie réelle". C’est la logique du "vivre et laisser mourir",  et ça se termine toujours par "on est tous morts" Dans ce cas, et c’est ce qui  se passera si les politiques n’occupent pas l’espace idéologique dégagé par la  crise, on aura en sortie de crise une reconstitution des "cartels de  prédateurs", et au bout du compte une société pire encore que la précédente,  avec tous les basculements possibles : nationalismes exacerbés, socialismes  dirigistes, anarchie.

– soit prévaudra la logique du bon sens, celle du  développement durable, à l’opposé de la "dictature du court terme", celle du  "vivre et laisser vivre" et même du "vivre et faire vivre" (l’entreprise  responsable), celle de l’économie domestiquée, celle de  l’Homme.

L’Histoire nous apprend que lorsqu’ils sont au pied du  mur, les hommes sont parfois capables de brûler le veau d’or, d’oublier leurs  querelles, de cesser de se cacher derrière les fausses raisons, de s’amender  et de travailler ensemble dans la bonne direction. Mais ce n’est pas toujours  le cas…..

Il faut en tout cas 2 choses :

   1 – que l’on comprenne déjà ce qui  se passe, les enjeux, et pour cela il faut les expliquer. D’où mon  livre.

   2 – Que l’on ait des leaders  politiques qui s’engagent courageusement dans cette  direction

Pour le moment, rien n’est gagné, rien n’est perdu.  Tout est à faire, et on n’a pas tellement de temps…. Rajoutons à cela, et il  faut toujours l’avoir en tête, qu’une partie du monde, le Sud, croît à 8,  10, 12, 15% par an, et une autre, le Nord, à 1, 2 ou 3%, et on aura une  idée de l’importance de l’enjeu. Si on ne trouve pas de solution, pour  moi, c’est simple : ce sera ou bien la vassalisation, ou bien la disparition  lente, ou bien la guerre. La troisième me paraît la plus  probable.
 
4 – Dans tout ce que l’on peut proposer pour une  sortie de crise et une reconstruction dans le sens que vous  proposez, qu’est-ce qui vous paraît le plus important  ?

 
 
Ce  qui me paraît le plus important, c’est de retrouver un nouveau pacte  "gagnant-gagnant" dans l’entreprise, parce que le salut ne pourra venir que  de l’entreprise. Ce pacte conditionne une augmentation très rapide et très  importante de la productivité, que nous devrions avoir compte tenu de nos  atouts, notre culture, notre technologie, notre niveau de vie, mais que nous  avons perdu, parce qu’après les "30 Glorieuses", lorsque l’univers économique  est devenu incertain, on a retiré au salarié la sécurité, relative certes mais  réelle, dont il disposait, mais on ne lui a pas donné en contrepartie le  variable en rémunération du risque qu’on lui faisait prendre. On lui a  joué le coup du "pile je gagne, face tu perds", mais c’était tellement  facile… Du coup, le salarié s’est mis en retrait, il travaille contraint et  forcé, donc mal, le dialogue social est mort, et le pacte social dans  l’entreprise a été brisé.

Pour retrouver un pacte "gagnant-gagnant" et un dialogue social  dans l’entreprise, il est fondamental de revoir de fond en comble les modes de management, et en particulier la question du partage du profit, sous toutes  les formes de rémunération variable, pour les salariés. La rémunération juste  du travail, faire de la "productivité par la motivation" plutôt que de la  "productivité par la démotivation", ça me semble être le coeur du  réacteur. Ce thème a été effleuré l’an dernier, puis apparemment laissé de  côté. Pour moi, c’est le plus important de tout ce qu’on peut faire. De toute  façon, je pense que nous n’avons pas le choix. Nous sommes au pied du mur.  Comme je l’ai dit, avec le différentiel de croissance entre Nord et Sud, si  nous ne tentons rien au Nord pour retrouver une vraie croissance, à  moyen terme nous sommes morts…

François Martin
Mondialisation
sans peur

Muller éditions

411 pages – 20 €
À commander auprès de
notre service abonnements
(+ 5,50 € de port)
 4 Vérités-DIP 18 à 24, quai de la Marne 75164 Paris Cedex 19
OU
OU ACHETER SUR AMAZON

5 réponses à l'article : François Martin : Une autre mondialisation est possible

  1. Nord-Sud

    08/12/2010

    Le diagnostic de Francois Martin est pertinent et ouvre un débat intéressant aussi bien pour la gestion de l’économie à l’échelle nationale que pour la coopération Nord-Sud. Si je souscris pleinement à ce diagnostic, j’aimerais relever quelques contradictions:

    A l’échelle nationale, l’idée de l’accroissement de la productivité par la motivation est séduisante. Et je pense que les entreprises ne seront pas les dernières à le comprendre. Je pense, d’ailleurs, que M. Martin doit la vendre régulièrement à ses clients. Par contre, son exposé ne permet pas d’entrevoir comment ce qu’il préconise est fondammentalement différent de ce qui se fait aujourd’hui en France? Comment concilier l’attractivité du pays et la taxation source de la répartition du revenu indispensable pour le "vivre et le laisser vivre" ou la soutenabilité? Je pense qu’il faudrait s’interroger plus profondément sur la perception de la gestion publique au sommet et la volonté de contribuer. En d’autres termes, le train de vie de l’Etat au sommet me semble exhubérant par rapport à l’effort demandé aux contribuables. En présence de ces contradictions, je ne vois pas comment la solution de coordination politique proposée par Francois Martin serait crédible et réalisable. D’où l’importance de l’éthique et de la vocation en politique. En tant que chrétien, cette responsabilité doit être éclairée par l’exercice de sa foi et son engagement sans ambiguité. C’est par là qu’une crédibilité et une confiance renouvelée peut naître vis à vis de l’action politique. Le véritable engagement chrétien a donc là toute sa place.

    Pour ce qui est de la relation Nord-Sud, l’analyse de M. Martin a oublié d’inclure les périodes de l’histoire où la croissance au Nord était nettement plus élevée que celle du Sud. Cette omission est souvent très mal comprise dans le Sud. Le progrès dans le Sud serait-il une menace pour le Nord? Je rappelle que le commerce n’a jamais été un jeu "à somme nulle". De même, le bien-être ne doit pas être un jeu du type "qui gagne perd". Je suis de ceux qui pensent qu’une convergence dans le bien-être est possible et souhaitable entre le Nord et le Sud. Le véritable engagement chrétien a là encore toute sa place. La hiérarchie entre les peuples n’est pas de Dieu. Le Francais qui, Dieu merci, mange bien à sa faim, ne doit pas sentir son bien-être mis en péril parce que l’Indien, l’Africain ou le Chinois voire même l’Américain veut lui aussi pouvoir manger et vivre dignement. N’est-ce pas là le sens de son "vivre et laisser vivre"? Tout chrétien devrait pouvoir revenir à la création du monde et dissiper ainsi les craintes de l’autre. Aucune hiérarchie ne peut être éternelle! L’homme politique chrétien ne peut donc pas jouer sur un sentiment de peur pour amener à l’adhésion. Les Francais ont donc besoin de cette clarification qui les sortirait de toute naiveté ou myopie quant à la globalisation. L’économie francaise prospère sous la mondialisation et permet à d’autres pays aussi de sortir de la pauvreté pour un monde où le bien-être est accessible pour tous. L’autarcie est plus nuisible au bien-être des Francais que cette ouverture. C’est cette vérité qu’il faut faire comprendre.

    La discussion est donc ouverte et l’enjeu est de taille.

    Répondre
  2. ozone

    25/07/2010

    He oui HOMERE,c’est ça le "profit maximun" et donc le probléme,no limits,si le pays coule rien a foutre.

    Répondre
  3. HOMERE

    24/07/2010

    La vocation du capitalisme a toujours été de générer les profits maximums et là n’est pas le problème.La question actuelle est la faiblesse des investissements et le ratio de ceux ci dans la gestion de l’entreprise justement parce que les niveaux de profits sont devenus déraisonnables dans le management.Actuellement,la majeure partie de l’investissement se fait vers l’externe pour acquérir des parts de marché ou s’installer à l’étranger ce qui améliore encore la profitabilité.

    L’émergence économique de pays tiers n’a eu que des effets pervers dans nos pays occidentaux parce qu’ils ont crée une concurrence déloyale par des parités monaitaires défiant le bon sens et par par des pratiques sociales et fiscales déloyales.Ces pays ne consomment pas grand chose de ce que nous produisons,ce qui rend d’autant difficile nos implantations locales.

    Je ne crois nullement à un changement dans la pratique du capitalisme tant que de tels désordres perdureront.

    Répondre
  4. ozone

    21/07/2010

    On a surtout oublié le principal et unique dogme du capitalisme liberal; le profit MAXIMUM

    Pour ce qui est de celui d’en France? il a été toujours apatride,c’est seulement l’état qui a pu faire quelque chose pour moderniser le Pays

    Répondre
  5. IOSA

    21/07/2010

    La mondialisation a conduit recevoir en notre sein des exogènes non voulu par la majorité des Français.

    Ne voit on pas que l’on nous ressert la même sauce en pensant nous faire gober des fadaises recuites ?

    Ben… apparemment non, puisqu’il semblerait que cette sauce au goût infâme plait aux nigauds.

    Après le traité européen soit disant différent, il y a quoi comme dessert ?

    IOSA

    Répondre

Laisser un commentaire

  • (ne sera pas visible)