Les retraites, entre les urnes et la rue

Posté le octobre 25, 2010, 12:00
11 mins

L’Express publie dans son numéro du 20 octobre un entretien intéressant avec Nicolas Tenzer, auteur de « France : la réforme impossible ? » Cet ancien chef de service au commissariat général du Plan, organisme technocratique disparu en 2006 et dont il apparaît nostalgique, exprime à côté de vérités qui ne semblent guère contestables, des opinions qui prêtent davantage à discussion.

Côté vérités, Nicolas Tenzer constate à propos des mouvements de révolte qui secouent la France à chaque tentative de réforme : « A chaque fois le conflit commence par la contestation d’une réforme et va au-delà, nourri par un sentiment exacerbé d’injustice, présent depuis longtemps dans la société française. Cette contestation générale à l’occasion d’une réforme est plus forte que celle de la réforme. Pour forcer le trait, c’est un prétexte ! »

Tout montre que c’est le cas aujourd’hui. L’actuelle vague de protestation dépasse de très loin la problématique des retraites : elle exprime avant tout l’hostilité d’une partie conséquente du pays envers Nicolas Sarkozy.

« La pratique présidentielle caractérisée par la focalisation sur le chef de l’Etat, vers lequel tout remonte, commente encore Tenzer, est un atout pour la réforme quand celui-ci est populaire et un frein lorsqu’il ne l’est pas. »

Le président de la République en exercice paie à la fois sa volonté d’apparaître comme le seul véritable détenteur du pouvoir – en lisière duquel il tient son premier ministre, sur lequel le secrétaire général de l’Elysée lui-même, Claude Guéant, semble avoir la préséance – et l’échec de sa politique d’ouverture à gauche, qui lui a aliéné une partie de ses soutiens à droite, sans lui gagner le cœur des électeurs et sympathisants de gauche.

Les syndicats jouent une réforme d’avance

Les propos de Nicolas Tenzer me semblent plus discutables lorsqu’il lie la contestation actuelle à une réaction face aux injustices sociales. Non qu’il se trompe sur le fond, mais l’argument gagnerait à être nuancé.

« Avec la réforme des retraites, déclare-t-il, les syndicats sont persuadés de n’avoir rien gagné. Au contraire, comme la majorité des citoyens, ils ont le sentiment que la réforme pénalise toujours les mêmes, qu’il n’y a pas eu d’écoute. »

Je ne pense pas me tromper en affirmant que les syndicats sont au contraire convaincu d’avoir sauvé l’essentiel, à savoir les « avantages acquis » des régimes spéciaux, à commencer par ceux de la fonction publique, où ils trouvent leur principale clientèle. Nicolas Tenzer appuie à de nombreuses reprises, dans cet entretien, sur l’importance de la notion de justice.

Ce qu’il ne précise pas, c’est qu’en matière de retraites ladite justice est battue en brèche depuis la réforme Balladur de 1993, lors de laquelle les syndicats ont accepté d’un cœur léger le sacrifice des retraités du secteur privé, tandis qu’ils se sont battus vent debout, deux ans plus tard, pour protéger contre la tentative de réforme d’Alain Juppé les privilèges des fonctionnaires et assimilés.

Il n’est guère recevable d’expliquer les grèves actuelles par la justice, quand l’essentiel des grévistes se recrute parmi les cheminots, les aiguilleurs du ciel et les dockers, qui ne sont nullement concernés par la réforme puisqu’il est prévu qu’ils partiront à 52 ou 57 ans, quand les salariés du privé ne pourront accéder à la retraite qu’à 62 ans. Où est la justice ?

Les syndicats – qui ont peut-être été dépassé par leur base ces derniers temps – savent pertinemment que faute d’abolir les régimes spéciaux dont bénéficient leurs clients, le recul de l’âge de la retraite est inévitable. Ils savent de même que cette réformette sera insuffisante et qu’il faudra, comme on dit, remettre le couvert d’ici 2020. Ce qu’ils défendent dès à présent, ce sont les avantages de leurs clients dans la perspective de cette future réforme. Après les mouvements de 1995 et de 2010, quel gouvernement osera toucher aux régimes spéciaux ?

La rue est-elle démocratique ?

« La rue aura toujours raison contre les urnes, poursuit Nicolas Tenzer. Ce n’est pas une question de droit, mais de fait. C’est dommageable pour la démocratie représentative, à laquelle je suis attaché. Mais celle-ci ne fonctionne que lorsque l’opinion fait confiance aux institutions et ne rejette pas le pouvoir. Cette insatisfaction querelleuse dont parlait Raymond Aron est liée au fait que nos institutions ne reposent pas sur un compromis social suffisant. On a l’impression d’une société fonctionnant au privilège, à l’injustice et dans l’obscurité. Si l’on essaie de savoir en quoi notre système est redistributif, qui donne et qui reçoit, on se heurte à un maquis. Du coup, chacun tente d’avancer ses pions pour garder ce qu’il peut , les syndicats comme les autres. »

Il n’est pas sûr que les syndicats aient particulièrement intérêt à ce que toute la lumière soit faite sur les principaux les bénéficiaires de notre système redistributif. Quant à la distinction entre la rue et les urnes, elle souligne l’ambiguïté de la démocratie représentative, confisquée par l’oligarchie partisane (tous partis confondus) par rapport à la démocratie directe, que la rue serait – bien à tort – censée exprimer. Pas plus que les médias, la rue ne peut prétendre à représenter la véritable opinion publique.

Nicolas Sarkozy, s’il en avait le courage, pourrait convoquer contre la rue la véritable démocratie directe, en organisant un référendum sur la réforme des retraites. Le gagnerait-il ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, ce n’est pas tant sur la réforme des retraites que les Français s’exprimeraient, que sur le président de la République. C’est pourquoi j’écris : s’il en avait le courage… ou l’inconscience.

2 réponses à l'article : Les retraites, entre les urnes et la rue

  1. Moulin

    26/10/2010

    En démocratie le droit de légiférer pour l’un et le droit de gréve pour l’autre sont tous deux anti-démocratique. Que faire? On pourrait par exemple avoir recours à un vote par internet pour toute loi modifiant les conditions de vie et ne prendre en compte l’avis du peuple que si ce vote recolte par exemple plus d’un million de votants identifiés. Pendant cette période de consultation qui pourrait durée 20 jours la loi ne pourra s’appliquer et les gréves interdites. Il faut trouvez une methode pour éviter des lois injustes et anti-sociales et des gréves prenant en otage le peuple. C’est la raison que je pense à internet puisque c’est une methode rapide et que 90 à 95% des ménages ont accés à cette technique. Le solde des votants potentiels pourrait se faire par l’intermédiaire d’internet municipal puisque toutes les mairies en sont équipuées.

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  2. françois

    25/10/2010

          Les syndicats et ceux qui manifestent le plus n’ont aucune vergogne. Quand le reste de l’Europe a la retraite entre 65 et 67 ans, on ne devrait pas crier de l’avoir à 62 en France.
          Quand on parle de la passer à 62 ans en 2018, ceux pour qui elle passera de 50 à 52 ans en 2023 devraient se faire tout petits plutôt que de manifester et de bloquer le pays…
           La véritable injustice, elle est là!
         Qui est ce qui ose tout déjà? ( même que c’est à cela qu’on les reconnait)…

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