Hergé, Séraphin Lampion et la Fin des Temps

Posté le octobre 01, 2010, 12:00
8 mins

Quand la société moderne est-elle devenue décadente ? Par société moderne j’entends la société vernienne, que Lipovetsky nommait par exemple la démocratie autoritaire, où l’on respectait les maîtres d’école, l’armée, le patriotisme, les classiques, les normes dites bourgeoises. Le tournant est visible chez Hergé vers la fin des années 50, et on le voit aussi à l’œuvre avec la disparition des derniers grands westerns. Ford, Hawks ou Walsh réalisent leurs derniers grands chefs d’œuvre à l’orée des années 60, et après on fait un grand bond dans la société de consommation, la société permissive, sexuelle, celle ou tout est permis, et qui a débouché sur le nihilisme soft. L’émergence de la Nouvelle Vague dans le domaine du cinéma, du western spaghetti aussi, en est une manifestation.

On voit l’entropie à l’œuvre dans Tintin avant la Castafiore, par exemple dans Coke en stock ou même dans l’affaire Tournesol. Tintin ne peut plus jouer son rôle traditionnel, il est progressivement enfermé. Il tourne en rond avec des desiderata humanitaires, il vient en aide aux copains, il cherche par exemple à sauver l’insupportable Abdallah, il est submergé comme le pauvre Haddock par l’actualité médiatique et pas par le cours de l’histoire. Comme Sylvebarbe dans le Seigneur des Anneaux, on constate que le monde a changé, que l’air et l’eau ne sont plus les mêmes. C’est aussi l’époque de la crise de la foi moderne, lorsque par exemple au Québec (les québécois vous le diront) il y eut cet épisode mystérieux qui vit les églises se vider en quelques mois au beau milieu des années 60. D’un coup ou presque, les catholiques se trouvaient marginalisés.

C’est alors aussi, je veux dire dans tous ces albums évoqués, qu’apparaît l’homme de la Fin des Temps, sous la forme de Séraphin Lampion. On le voit par exemple dans l’Affaire Tournesol en radio amateur, et déjà il se moque du pauvre capitaine Haddock qui demande de l’aide. Il ne sait que rire, Lampion, car si Tintin est un grognard, lui est un goguenard. Lampion annonce les présentateurs postmodernes de Canal+ qui ne peuvent parler de rien sans s’en moquer (à part de deux ou trois sujets jugés sensibles et décidés d’avance), et tous les idiots de comiques qui sont devenus les vedettes les mieux payées de l’hexagone, alors que l’on ne veut décidément plus de tragédiens ou de héros épiques.

C’est le Français moyen qui aime blaguer à propos de tout ou presque. On le revoit aussi dans le sinistre Coke en stock où tout le monde entre comme dans un moulin, c’est le cas de le dire, au château de Moulinsart. Il s’incruste avec toute sa famille jusqu’au moment où il s’en va, épouvanté par le mot « scarlatine » ; tout comme nos médias étaient épouvantés, ou tentaient de l’être, par le mot grippe A l’an dernier. Lampion est très préoccupé par ses problèmes de santé, on le voit.

Il est le téléspectateur, l’homme de la majorité silencieuse

Le bougre revient dans les Bijoux de la Castafiore pour assurer les bijoux de l’ogresse. Obsédé par l’assurance, comme tous nos Français moyens, il persiste et signe dans le rire face à celle qui aime tant rire de se voir si belle dans le miroir. Et cet homme puissant finalement fait, par le refus qui lui est opposé, que les bijoux sont volés, au moment où l’on s’y attend le moins.

Lampion est encore là dans Vol 714 pour Sydney, mais pour regarder la télé, où Haddock et Tintin sont devenus les héros amnésiques d’une épopée rocambolesque et ufologique (ils n’ont plus le droit d’avoir vécu une aventure : elle ne peut être que rêvée). Il est le téléspectateur, l’homme de la majorité silencieuse, celui qui regarde les nouvelles. Et l’on retrouve son pouvoir de démiurge dans le dernier album, le plus décevant (au sens presque théologique) de tous, les Picaros. Il conduit un groupe de touristes qui, grimés en pantins de carnaval, vont favoriser une révolution (ou un coup d’Etat plus moderne, comme dit Debord).

On le voit, cet homme sans qualités, n’est pas sans incidence sur le cours de l’histoire. Il est la fin de l’histoire, il est la Fin des Temps à lui tout seul, préoccupé de son nombril, de sa santé, assis devant sa télé, ne pensant qu’à s’amuser, et soucieux quand même de s’assurer.

On me rétorquera que des personnages comme ça existaient déjà au temps de Balzac ou de Gogol. Certes : mais ils ne disposaient pas de la technologie ou du tourisme pour se cloner à l’infini, mais ils ne prenaient pas la place des héros, ils ne faisaient pas le ménage à la place des grands personnages. La lente disparition de Tintin et la sûre émergence de l’angélique et luciférien Séraphin Lampion est une magnifique station de notre lente descente au purgatoire de la posthistoire.

2 réponses à l'article : Hergé, Séraphin Lampion et la Fin des Temps

  1. Anonyme

    03/10/2010

    Très intéressants essais de Nicolas BONNAL et de Small BARTHOLDI. Ils sont très bien vus en ce qui concerne les courants officiellement exprimés.

    Les vrais héros existent toujours autant qu’avant, mais ils se taisent et se déplacent assez nettement  au-dessous de l’horizon radar inlassablement balayé par les médias comme par les penseurs et intellectuels admis à témoigner auprès du grand public, avec une présence médiatique notable.

    Les héros ne sont donc plus détectés, et les rares à être furtivement aperçus, ne sont plus érigés en modèles par les médias maitres.

    Parmi ceux qui ont pu capter une présence effective, il y a eu Jean-Paul II. 200 chefs d’Etat ou assimilés sont venus à son enterrement, et il eut pas mal de réussites médiatiques indiscutables auparavant. Le « cœur » médiatique n’y a jamais été pour beaucoup. C’est la poussée populaire qui les forçait à couvrir l’événement. Il a été comme une exception à la règle de plomb qui est de tout relativiser et tout minimiser autant que possible.

    Mère Theresa, par exemple, s’est vue complètement voler la vedette par Lady Di lors de leurs décès respectifs presque simultanés. D’un côté une  héroïne d’exception, obscure petite sœur albanaise, partie de zéro et créatrice d’une œuvre magnifique, de l’autre une très grande et belle aristocrate, mère de l’héritier de la Couronne anglaise, qui s’est débrouillée pour finir minablement, sous un pont de Paris, assassinée accidentellement par un chauffeur alcoolique maladroit: princesse finalement frivole et indigne. Les médias n’ont pas hésité eux, pour savoir qui était l’héroïne éternelle à encenser…

    Rien d’étonnant vraiment à tout ça. Il y a un barrage satanique invisible qui isole de plus en plus la masse de la bonne nouvelle et des héros, barrage aussi maléfique que l’étrange « Gabriel » qui selon le Coran « barre tout l’horizon » et annonce la révélation islamique à Mahomet.

    Comment le bon peuple peut-il ne pas douter des héros, quand la totalité des musulmans est tenue sous peine de représailles imprécises mais illimitées, d’honorer une parfaite ordure comme le Prophète des prophètes : Mahomet, (puisse son âme rôtir en Enfer) : meurtrier sadique, menteur récidiviste, terroriste lâche, pédophile sans excuse.

    La désertion des églises québécoises en quelques mois dans les années 60 est un phénomène que je me suis fait raconter en détail par une amie qui en a été le témoin. Il s’agirait surtout d’un scandale local de pédophilie qui a été pris comme prétexte par le bon peuple pour jeter leurs bébés-héros avec l’eau du bain. Encore le travail des médias qui ont centuplé dix fois le retentissement du fait-divers. La joie satanique de faire le mal pour la plus grande gloire du mal.   

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  2. SMALL BARTHOLDI

    02/10/2010

    Merci pour cette envolée héroïque.

    La décadence du mythe héroïque en France, sujet majeur, ne date pas d’hier ni même de la fin des années 50. L’aventure napoléonienne a vidé les forces héroïques d’un peuple déjà vieilli. Au lendemain de Waterloo, les héros se feront rares, se muant de plus en plus en arrivistes sans scrupules dont le seul but était de faire carrière (Rastignac, Julien Sorel, Bel-Ami). Le véritable héros, héritier de la Grèce antique, disparait dans les limbes ou dans une déprime toute donquichottesque. Après Napoléon, seul Jules Verne saura rallumer la flamme, dans ses voyages réellement extraordinaires et pour autant bien longtemps méprisés par la critique qui lui préférait Vallès et Zola. Notons d’ailleurs que les héros de Jules Verne n’était jamais français, mais presque toujours anglais. Le capitaine Nemo, dernière incarnation du mythe d’Ulysse dans la littérature française, est d’origine polonaise. La guerre de 14/18 viendra même tuer le personnage de l’arriviste sans scrupules. Depuis, la France ne vit plus que dans la parodie de l’héroïsme, et cela est justement visible dans le domaine de la BD. Parodie de l’Empire romain : Astérix. Parodie du pionnier de l’Ouest et du western : Lucky Luke. Parodie des superhéros : Superdupont, le Concombre masqué. Parodie du génie de la Renaissance : Léonard. Parodie de l’Orient lointain : Iznogoud. Parodie de l’homme cultivé : Achille Talon. Parodie de la fantasy : les Schtroumpfs. Sans compter les personnages sans qualités qui ne sont même plus la parodie de héros qu’ils ignorent : Gaston Lagaffe, les Bidochon, le gros dégueulasse de Reiser, la grande duduche de Cabu, Jean-Claude Tergal jusqu’aux branleurs de Riad Satouf. La liste est longue de ces personnages qui ont piétiné le mythe héroïque. Seuls les Belges, issus d’une nation jeune, ont su créer les seuls véritables héros de la BD : Tintin bien sûr, Blake et Mortimer (anglais, comme les personnages de verne), Alix (l’anti-Astérix), Lefranc, Blueberry, Bob Morane, Tanguy et laverdure, Buck Dany, Gil Jourdan, Ric Hochet, Yolo Tsuno, et j’en passe. Sans parler des Américains, derniers grands défenseurs du mythe héroïque depuis le Cataclysme de 14/18. Et sans oublier l’inoubliable Corto Maltese, créé par un Vénitien de naissance. Bref, le problème est temporel mais aussi géographique : c’est bien la France qui a tué méthodiquement tous ses héros. Séraphin Lampion n’est peut-être que la vision que les Belges avaient de nous les Français : un peuple de veaux adeptes de l’émission Un diner presque parfait.

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