Voltaire revu et corrigé

Voltaire revu et corrigé

Lu dans la presse
Voltaire revu et corrigé

« Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire / Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ? »

La fameuse apostrophe de Musset à Voltaire, auquel le poète reprochait d’avoir dépeuplé le Ciel et ruiné l’espérance, ne trouverait aucun écho auprès de la rédaction de L’Express, qui, dans son numéro du 28 juillet, fait de l’auteur de Candide « une icône française ». Le dossier que l’hebdomadaire lui consacre à cette occasion est un panégyrique sans surprise.

On y apprend que l’homme de Ferney était « l’ennemi juré des fanatiques », qu’il pourfendait avec les seules armes de la raison et de l’ironie, multipliant « les provocations contre la toute-puissante Eglise » et « jouant à cache-cache avec le pouvoir » à ses risques et périls : « A deux reprises , l’écrivain est conduit à la Bastille après avoir bravé les grands du royaume (…). Il a été roué de coups, a dû s’exiler pendant trois ans en Angleterre, ses livres ont été condamnés au brasier à Paris, Genève ou Amsterdam. » Mieux : « jusqu’à sa mort, il risque sa peau », affirme le journaliste de L’Express, Marcelo Wesfreid. Preuve à l’appui, puisqu’une de ses lettres finit par cette recommandation : « Ayez la bonté, Madame, de brûler ma lettre, sans quoi je courrais le risque d’être brûlé moi-même », supplie ce spécialiste du gémissement. Puisqu’il le dit lui-même, ne faut-il pas le croire sur parole ? Voilà l’icône nimbée d’héroïsme, auréolée du prestige des martyres – laïcs, cela va de soi.

« Voltaire dresse l’inventaire des génocides. Toutes les religions, à tour de rôle, ont tranché dans le vif. Il y a eu les massacres perpétrés par les Juifs dans l’Antiquité, les pogroms lors des croisades, l’extermination des Indiens d’Amérique encadrée par les jésuites, les massacres contre les protestants à la Saint-Barthélemy », reprend Wesfreid sans la moindre distance.

Voilà la tuerie de la Saint-Barthélemy, à laquelle la politique eut au moins autant de part que la religion, élevée à la hauteur d’un génocide ; et les jésuites coupables du massacre des Indiens d’Amérique qu’ils tentèrent au contraire de protéger, notamment en créant au Paraguay des communautés dont le film « Mission » a évoqué l’étonnante histoire.

Par ailleurs, s’il lui arriva de s’exiler, ce fut pour s’éviter les désagréments que sa médisance aurait pu lui valoir. Sa vanité démesurée le poussa, pour quelques cajoleries, dans les bras des monarques les plus autocratiques de l’époque, Catherine II de Russie et Frédéric II de Prusse, dont il servit les intérêts aux dépens de ceux de la France, ce qui aurait dû lui attirer très logiquement les foudres du roi de France. En réalité, Louis XV fit preuve à son égard d’une coupable indulgence.

Plus fanatique que tous les fanatiques

Voltaire n’en était pas à une approximation historique près, ses adulateurs ne le sont pas non plus. Un livre que l’historien du droit Xavier Martin (1) a consacré au « philosophe » a pourtant fait justice de la légende savamment tissée autour de sa mémoire.

Il n’était ni généreux, ni tolérant – loin s’en faut. Mme de Grafigny, qui fut de ses amies, écrivait qu’il pouvait se montrer « plus fanatique que tous les fanatiques qu’il hait ». Bénéficiant de l’appui des salons et de l’indulgence de la censure royale – la Librairie dirigée par Malesherbes –, il sut user de ce crédit pour poursuivre de sa haine ses adversaires : il tenta de faire condamner à mort Jean-Jacques Rousseau à Genève en forgeant des faux contre lui, et ses menées valurent plusieurs séjours en prison à Elie Fréron, défenseur du catholicisme, dont la feuille, L’Année littéraire, finit par être interdite.

L’objet principal de sa vindicte restait cependant l’Eglise catholique, à laquelle s’adressait sous sa plume l’accusation de « fanatisme » et qu’il poursuit fanatiquement, sans respect pour les croyances d’autrui :

« A 68 ans, rapporte Marcelo Wesfreid, Voltaire veut faire déplacer la petite église qui se trouve en face de son château. Elle bouche la vue, se plaint le roitelet de Ferney. » Il en a déjà entamé le démantèlement lorsque l’évêque proteste. Notre symbole de tolérance achève alors son ouvrage : « J’ai jeté par terre toute l’église pour répondre aux plaintes d’en avoir abattu la moitié, exulte-t-il.J’ai pris les cloches, l’autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux ; j’ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue. » Ces benêts méritent-ils mieux ?

Quel bel exemple de tolérance ! A cet égard, Marcelo Wesfreid rappelle avec raison que Voltaire n’a jamais prononcé la fameuse phrase qu’on lui attribue : « Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer », formule forgée en 1906 par l’Américaine Evelyn Beatrice Hall dans son livre The Friends of Voltaire. « On ne prête qu’aux riches », conclut Wesfreid. On a vu ce qu’il faut en penser.

Du dossier de L’Express, il faut cependant retenir cette remarque très juste : « Voltaire inaugure la figure de l’intellectuel. Il aurait fait fureur dans le système médiatique actuel. » Sûrement. Reste à savoir si c’est flatteur pour ledit système médiatique.

Pierre Menou

(1) Xavier Martin, Voltaire méconnu ; Aspects cachés de l’humanisme des Lumières, ed. DMM, Bouère, 2006
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Voir aussi le dossier de Monde et Vie consacré aux Lumières, n° 828, juin 2010. 

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(2) Commentaires

  • Giraud Répondre

    Aurait on oublié que Voltaire fut négrier ? et qu’il déniait a la populace tout pouvoir de réflexion ?

    4 août 2010 à 8 h 32 min
  • alex Répondre

    Voltaire de gauche ou de droite?

    D’abord un homme du XVIIIème (né en 1694, peut-être a-t-il porté la fraise?), savoir s’il aurait soutenu Mélenchon ou Bayrou lui aurait certainement arraché un sourire.

    Ne s’agit-il pas plutôt, avant tout, du premier écrivain "lisible" de langue française?

    A part les spécialistes, qui est capable de lire et tout comprendre, sans traduction en français moderne, de Rabelais ou de Montaigne? Qui est capable de comprendre Racine ou Corneille (pas le rappeur) sans relire deux fois leurs vers? Pas moi en tout cas.

    J’avais douze ans quand j’ai lu pour la première fois Candide (ha, Pangloss, la fille de la Princesse de Palestrine!), ça me semblait être un palpitant roman d’aventure, un "tourneur de page", ce n’est plus tard que les pédants m’ont appris que c’était une charge contre Leibniz ou autres philosophes. Tant pis pour eux.

    Après je n’ai lu que que l’Ingénu, Micromégas et l’histoire de Charles XII, mais que je lisais à chaque fois avec enthousiasme.

    Le polémiste est mort, il ne reste qu’un immense écrivain.

    2 août 2010 à 12 h 51 min

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