Libye : qu’allons-nous faire dans cette galère ?

Posté le avril 04, 2011, 12:00
12 mins
Vu dans la presse

Libye : qu’allons-nous faire dans cette galère ?

Un communiqué de Bernard Lugan, historien et spécialiste de l’Afrique, apporte quelques éléments de réflexion sur les situations en Libye et en Côte d’Ivoire qui diffèrent quelque peu de ce que l’on peut lire dans la « grande presse ».

« En Côte d’Ivoire comme en Libye, ce ne sont pas de "bons" démocrates qui combattent de "méchants" dictateurs, écrit-il, mais des tribus ou des ethnies qui s’opposent en raison de fractures inscrites dans la longue durée. »

La Libye, poursuit-il, « est essentiellement constituée de deux provinces désertiques, la Tripolitaine et la Cyrénaïque reliées par une route côtière le long de laquelle ont lieu des escarmouches sans contact direct que les journalistes qualifient pompeusement de"combats". Dans chacune des deux provinces domine une coalition tribale. De l’indépendance acquise en 1951 jusqu’à la prise du pouvoir par le colonel Kadhafi en 1969, ce fut la Cyrénaïque qui exerça le pouvoir. La Tripolitaine domina ensuite.

« La révolte est un soulèvement ancré en Cyrénaïque, plus particulièrement autour des villes de Benghazi et de Dernah. Les autorités françaises ont reconnu ses dirigeants comme les seuls représentants du "peuple de Libye". Un peu comme si la Catalogne s’étant soulevée contre Madrid, Paris reconnaissait les délégués de Barcelone comme seuls représentants du peuple espagnol… »

Dans Monde et Vie, Henri Malfilatre rappelle lui aussi ces données historiques, dans un article intitulé : « La Cyrénaïque, bastion islamiste ».

« Historiquement, écrit-il, l’est libyen, ou Cyrénaïque, est la terre d’élection de la Sanûsiyya, une confrérie intégriste fondée au 19ème siècle par Mohammed Ben Ali As-Senoussi, un lettré algérien, né en 1780 à Mostaganem, qui prônait le retour aux sources de l´Islam. »

Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, les propagandistes sénoussistes « prêchent le retour à l’Islam et la foi dans la victoire future contre les envahisseurs chrétiens » et la Sanûsiyya « devient le principal acteur de la résistance à la colonisation européenne », notamment contre la France lorsque celle-ci entreprend de conquérir le Sahara, au début du XXe siècle, et contre les Italiens qui, en 1912, chassent les Turcs de Libye. En 1916, ce sont des Sénoussistes qui assassinent le père de Foucault.

L’appui de la mouvance islamiste extrémiste

En 1951, écrit également dans Monde et Vie Daniel Aman, les Britanniques créent la Libye, « sur deux piliers : premièrement, les pétroles (…), qui furent confiés à l’Occidental Petroleum d’Armand Hammer. Celui-ci était le fils unique du docteur Julius Hammer, fondateur du Parti Communiste des Etats-Unis et ami proche de Lénine, qui bénéficia du soutien financier de Jacob Schiff (Bank Khun & Loeb), " patron " de Wall-Street à New-York et très étroitement lié aux affaires internationales des Rothschild de la City à Londres, dont il était le cousin. Deuxièmement, les réseaux des chefferies musulmanes de la "Sannoussia Al-Islam" de Khartoum ».

Après cette création de la Libye, le chef héréditaire de la confrérie, l’émir Sidi Muhammad Idris al-Mahdi al-Senoussi, décrit par Malfilatre comme un « modéré, qui joue un jeu pro occidental », devient roi et se maintient sur le trône jusqu’à ce qu’il soit renversé par un coup d’Etat fomenté en 1969 (avec l’appui de Londres…) par le capitaine Kadhafi, qui fait raser le tombeau du fondateur de la Sanûsiyya.

La confrérie conserve pourtant des partisans, mais n’a plus beaucoup de ressources à partir des années 1980. « Sa remontée en puissance vient, semble-t-il, de l’appui que lui apporte la mouvance islamiste extrémiste », écrit Henri Malfilatre. « Est-ce dû au fait que l’un des principaux lieutenants d’Oussama Ben Laden, un certain Abou Yahya al-Libi, fondateur du " Groupe de combat islamique libyen " , est de nationalité libyenne ? Ce terroriste redoutable est supposé s’être retranché quelque part dans les montagnes afghanes, en compagnie de compatriotes dont beaucoup seraient originaires de Darna, petite cité côtière de 50 000 habitants, située non loin de Tobrouk et considérée comme un vivier majeur de volontaires pour la guerre sainte. »

Les Occidentaux, en combattant ce dément de Kadhafi, font-il, comme le soupçonne Malfilatre, « le jeu d’islamistes purs et durs, mais pragmatiques, qui acceptent l’aide de l’OTAN pourvu qu’elle serve leurs objectifs » ?

Vers une sécession de la Libye ?

Reste à savoir sur quoi débouchera le conflit en cours. Pour Daniel Aman, il pourrait être porteur, à terme, de trois conséquences géopolitiques graves :

  • « premièrement, un risque de partition du pays, avec les effets d’entraînement que cela pourrait avoir sur d’autres pays d’Afrique » ;

  • deuxièmement, « un risque d’enfoncement du pays – et peut-être de la région – dans le chaos », qui serait susceptible, d’une part « de favoriser le développement de tous les réseaux de criminalité associés aux scénarii d’effondrement des Etats », et d’autre part, d’ouvrir « un boulevard (…) pour l’immigration à destination de l’Europe » ;

  • Et troisièmement, « un développement sur les côtes mêmes de la rive sud de la Méditerranée de vastes zones d’instabilité, dans lesquelles les réseaux terroristes pourraient placer leurs hommes et faire leur nid. »

Cette analyse recoupe celle de Bernard Lugan, qui considère qu’il n’y a que « deux solutions à cette guerre » :

« 1) La "coalition"  intervient en force, jusqu’à terre, comme le font actuellement les forces spéciales américaines et cela pour permettre aux rebelles d’avancer afin d’en finir avec le colonel Kadhafi. Le problème est que le mandat de l’ONU n’autorise pas les "puissances du bien et de la morale"  à s’immiscer aussi profondément dans la guerre civile libyenne.

2) Comme le demande l’Union africaine depuis le premier jour, une négociation devra débuter car l’aviation de l’Otan interdira de toutes les façons aux forces du colonel Kadhafi de reconquérir la Cyrénaïque. »

Reste à savoir si une éventuelle sécession de la Libye serait une bonne chose pour les Occidentaux, qui soutiennent aujourd’hui les rebelles.

« Peut-être pas, répond dans Monde et Vie Henri Malfilatre. Le ministre des Affaires étrangères italien, Franco Frattini, s’est déclaré "extrêmement inquiet"  de la perspective de " l’auto proclamation d’un soi-disant émirat islamique de Benghazi" . "Vous imagineriez avoir un émirat islamique arabe à la frontière de l’Europe ? Ce serait une menace sérieuse" , a-t-il confié aux journalistes le 21 février dernier. »

Qu’en pensent Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy ?

8 réponses à l'article : Libye : qu’allons-nous faire dans cette galère ?

  1. Anonyme

    06/04/2011

    @ Jaures, Si vous êtes donc pour l’intervention en Libye, vous cautionnez les opération en Irak et en Afghanistan car dans le cas contraire, vous êtes un hypocrite mais c’est une tradition chez les socialistes.

    Répondre
  2. jean B

    05/04/2011

    Jaures

    Il ne me semble pas que cet article nous montre qui sont les méchants et les bons comme vous le prétendez mais au contraire la difficulté de le savoir.

    Répondre
  3. ozone

    05/04/2011

    Les américains stopent les bombardements,gardent seulement un peu d’appui sol,pendant que Kadhaffi semble utiliser les tactiques les plus adéquates,si notre Napoléon de salon passe sa Bérézina cela sera impayable.

    Esperons qu’aucun militaire Français n’en paye le prix.

    Répondre
  4. Jaures

    05/04/2011

    Ces pseudos explications fumeuses n’aboutissent qu’à des questions sibyllines.

    En somme, si on ne fait rien, nous courrons des risques et si nous intervenons, nous ne sommes à l’abri de rien.
    Soyons prosaïque: devait-on laisser les troupes de Kadhafi entrer dans Benghazi ? Quelles que soient les origines des grands-parents de ceux qui mènent actuellement le combat et tombent par dizaines, n’est-il pas temps de leur laisser leur chance ?
    Les combats peuvent aboutir à une partition de la Libye, état artificiel. Et alors ?
    Il y a eu maintes partitions au cours le l’Histoire. Aujourd’hui, l’Irlande, Chypre, la Corée sont divisées.
    L’ex Yougoslavie a éclaté, la République Tchèque s’est séparée de la Slovaquie.
    En Irak, Chiites, Sunnites et Kurdes sont ethniquement et religieusement séparés et une partition n’est pas moins envisageable qu’en Libye ou ailleurs.

    Je n’ai pas plus de sympathie pour BHL que pour d’autres intellectuels, y compris sur ce site, qui prétendent avoir tout compris et distinguer à coup sûr les bons des méchants.
    Mais je n’ai pas plus d’affinité pour ceux qui se contentent d’observer pour distribuer ensuite, quand tout s’est joué, les bons et les mauvais points.
    On peut agir sans être dupe et savoir reconnaître l’urgence et les priorités.

    Répondre
  5. Anonyme

    04/04/2011

      Qu’en pensent Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy ? Réponse RIEN.

    BHL est un intellectuel français. Il est donc exempt à vie de penser quoi que ce soit. Il doit simplement JOUER le rôle du penseur dans le petit théâtre franco-mondialiste. L’acteur qui fait le CID de Pierre CORNEILLE par exemple, n’a nul besoin de savoir combattre sur un vrai champ de bataille, et ainsi personne ne demande à BHL de savoir PENSER.

    Quant à SARKOZY, personne ne l’a jamais vu penser à autre chose qu’à sa stratégie électorale.

    Répondre
  6. WatsonCorsica

    04/04/2011

    Rien, Sarkozy et BHL ne pensent qu’à leurs biographes respectifs.

    Sarkozy a eu "sa" guerre et BHL a réalisé son fantasme…

    Répondre
  7. Anonyme

    04/04/2011

    Enfin une analyse un peu sérieuse de la situation; merci, même s’il n’y a effectivement pas lieu de se réjouir.

    Répondre

Laisser un commentaire

  • (ne sera pas visible)