"La subversion sous subvention"

"La subversion sous subvention"

 

« Ils ne prétendent plus que ce qu’ils veulent nous faire aimer est aimable, ils savent pertinemment que c’est l’exact contraire. (…)

Dans l’Empire du Bien, j’avais baptisé Cordicopolis (de cor, cordis, coeur) le nouveau monde dans lequel nous entrions alors. (…)

On a pu voir dans Cordicopolis, le passé, tout le passé criminalisé au nom du plus intolérant des catéchismes universalistes qui aient
vu le jour, et les grandes figures de ce passé faire l’objet d’une dégradation systématique, d’un révisionnisme lyncheur aussi féroce qu’indénonçable puisque censé s’exercer dans le but
de l’amélioration enthousiaste de l’humanité
. (…)

On a pu voir, à Cordicopolis, les dernières capacités critiques du genre humain  se réduire à un perpétuel jugement de moralité. On a pu voir
l’Histoire y devenir un préjugé à liquider pour passer victorieusement l’examen de l’an 2000. (…)

On a pu voir, à Cordicopolis, s’étendre la Fête comme idéologie et la Beinfaisance comme mode de contrôle. (…)

 

Car c’est chaque jour désormais que le voleur crie au voleur. C’est quotidiennement que l’on peut voir Tartuffe s’indigner de la tartufferie ambiante.
La récupération devenue la mesure de tout est aussi la seule activité spécialisée en accroissement perpétuel. Il est vain de se rêver plus « révolutionnaire » qu’une époque dont les maîtres
se nourrissent de ce qui « change » et y trouve leur survie permanente
, ainsi que l’apparence de leur notoriété. Grâce à eux, la « révolution » ne sera plus jamais une critique de ce qui
est, mais une éloge du monde tel qu’ils le possèdent et tel qu’ils s’y étalent. (…)

Toutes les bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, de l’anticonsensuel et du politiquement incorrect sont aux postes de commande
pour imposer la Culture comme consensus anticonsensuel, le dérangement comme routine artistique, la subversion sous subventions, et la provocation en parquet-cadeau dans lequel
toutes les bonnes causes médiatiques sont présentées comme des conquêtes radieuses mais aussi dangereuses de l’esprit. (…)

Sous cette couverture « frondeuse » ils peuvent continuer tranquillement leurs exactions mafieuses. Les bouffons les plus consentants se disent
révolutionnaires sans être réfutés.
Les plus sombres calotins de l’intelligentsia peuvent sans risque se prétendre les adversaires de « ce clergé intellectuel » dont ils tiennent leur peu
d’apparence. (…)

 

Deux camps s’affrontent. Des sondages sont réalisés. On fait semblant de retenir son souffle. Mais on discerne tout de suite ce qui manque, dans de
telles discussions », on reconnaît sans peine le « courant de penséee qui est d’office éliminé (…)

La télévision a mené avec pétulance, durant cette époque, sa guerre chimique et bactériologique contre l’esprit. L’objectif
était que l’homme ne puisse plus imaginer d’autres réponses
que celles qu’elle apporte, ni d’autres réalités que celles qu’elle présente, ni d’autres plaisirs que ceux qu’elle indique
pour une période donnée. (…)

 

La subversion est au pouvoir et radote dans le subversif. Mais tout ce qui est au pouvoit doit simultanément être cru et dit marginal, donc
aussi perpétuellement menacé
. Ainsi le féminisme et l’homosexualité ont-ils gagné ; cependant, même leur victoire doit continuer à être proclamée en tant que semi-échec, racontée jusqu’à
la fin des temps sur le mode de la lutte toujours à recommencer d’une pathétique minorité contre une majorité répugnante (les machos, les pères, les homophobes) dont il n’existe plus, à
Cordicopolis, aucun exemplaire en circulation. De même, faut-il sans cesse pousser des cris d’alarme contre la prolifération des forces politiques les plus régressives,
(…)

 

Le « Prenez vos désirs pour des réalités » de 68 est accompli. Le programme de Chigaliov aussi : partis de la liberté illimitée, les larbins qui
tiennent le monde débouchent sur le despotisme illimité.
La rééducation des neuf dixièmes de l’humanité en vue de lui rendre son innocence originelle n’a plus rien d’un rêve ; et l’idée
de liberté personnelle n’est aujourd’hui, à Cordicopolis, qu’un souvenir dérisoire. »
(…)                                         

Philippe Muray, Préface de Désaccord Parfait (Tel, Gallimard)

 

Ce n’est pas un nouveau livre. Mais un livre qui m’a fait un clin d’oeil dans une librairie. Je me souvenais de l’excellent essai, le XIXe siècle à
travers les âges, « foisonnante et audacieuse dans laquelle Muray souligne l’importance de l’occultisme dans la fondation du socialisme. » je savais aussi qu’il n’y aurait plus de nouveau livre de Philippe Muray…

Ses lignes n’ont, malheureusement, pas pris une ride.

 

 

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