Le sage intellectuel et le nouveau Léviathan

Posté le février 14, 2011, 12:00
10 mins

Jacques Julliard n’est pas le moins brillant des éditorialistes de gauche et son dernier « papier » dans Marianne, consacré aux révolutions arabes et à la mort de la politique, n’en est que plus emblématique des phantasmes qui habitent les intellectuels de gauche. Je cite :

« "Dégage !" a dit le peuple tunisien à Ben Ali, et le mot a fait florès. "Dégage !" a repris le peuple égyptien à l’adresse de Moubarak. "Dégage !" dit aujourd’hui l’opinion française à Michelle Alliot-Marie, en attendant de le dire peut-être demain à Nicolas Sarkozy, comme l’envisageait Jean-François Kahn la semaine dernière. Un grand vent de balayage est en train de souffler sur la planète. C’est bien. C’est la démocratie. Faut-il aller plus loin et passer du "Dégage !", qui vise explicitement quelqu’un dont on ne veut plus, au "Dégagez !", qui prend en écharpe toute la classe politique, tous les pouvoirs en place, toutes les élites ? C’est tentant, avouons-le. Sans cette pointe proprement anarchiste qui sourd de la vindicte populaire, la gauche ne serait plus qu’une fade version, politiquement bien élevée, de la droite. Sans la tentation, la vertu n’aurait pas grand mérite. »

Ces lignes sont emblématiques de la gauche à plusieurs égard. En premier lieu, l’incantation. Une fois que l’homme de gauche a dit : « dégage ! » à celui qui tient le pouvoir, tout est réglé. Ce qu’il adviendra par la suite du peuple et du pays concerné ne peut qu’être bel et bon, puisque le peuple s’est mis en marche…

C’est la deuxième constante de la réflexion de gauche : le peuple, c’est la rue et la rue a vocation à faire échec au pouvoir. C’est l’adhésion à la Révolution, valeur fondatrice de la gauche, accompagnée de son imagerie d’Epinal : le mythe de Gavroche, la foule débraillée et sympathique jusque dans ses excès, l’anarchie renversant les vieux potentats poussiéreux dans un grand éclat de rire jeune et libre, les bruits et les odeurs de la rue en colère. La rue de gauche, s’entend, qui a ses cris et ses odeurs bien à elle. A Paris, depuis un certain temps déjà, cette odeur de la rue de gauche se confond avec celle des merguez servies sur l’éternel parcours des manifestations, Nation-République-Grands-Boulevards, ou vice-versa. Elle a beau avoir été importée des pays arabes, je ne suis pas certain qu’elle ait flotté sur les émeutes de Tunisie et d’Egypte. C’est que, n’en déplaise à Jacques Julliard, Ben Ali n’était pas Alliot-Marie ; ni Moubarak, Sarkozy. Les dirigeants arabes ont un côté plus bing-bing que bling-bling.

Peuples du monde, unissez-vous !

Cela n’empêche pas nos intellocrates d’avoir le culte de la rue, laquelle est appelée à corriger les erreurs de la démocratie (car l’électorat ne vote pas toujours à gauche…). Pour ce faire, le peuple de la rue, qui se confond bien sûr avec celui de gauche, est donc naturellement porté vers une forme de démocratie directe – cette « tentation » à laquelle Julliard résiste in extremis.

Nos sages intellectuels, attachés à la fois aux valeurs de la Révolution et à celles de la Bourse, résistent d’autant mieux à ces sirènes anarchisantes qu’il est de plus en plus difficile, ces temps-ci, de contrôler ladite démocratie directe, qui peut trouver une expression dévoyée dans le « populisme », cette maladie dégénérescente du peuple…

Mais comme, dans le fond, il regrette vaguement d’être si sage, Julliard critique le système actuel, en déplorant que « le Parlement [ait] cessé d’être un pouvoir » pour n’être plus qu’un contre-pouvoir » ; constate que « les gens », las d’avoir été « si souvent trompés, (…) dépossédés, et même humiliés par les meneurs, par les partis, par les assemblées qui prétendaient parler en leur nom », refusent désormais d’être représentés. Et conclut « que le Parlement, qui est le cœur du système représentatif, est pris en sandwich, broyé par la double mâchoire d’une tenaille : en bas la démocratie d’opinion, qui est train de devenir la véritable instance délibérative (1), en haut la démocratie présidentielle, qui tient lieu d’instance représentative. »

Pourtant, là n’est pourtant pas non plus la tête de la Bête, ni le centre du Pouvoir. Julliard termine son éditorial en dénonçant la captation du pouvoir réel par « le nouveau Léviathan », « le système financier international, monstre anonyme et totalitaire », « hors sol, invisible, insaisissable », contre lequel « il va bien falloir se résoudre à s’organiser à la même échelle que lui. A l’échelle mondiale. » Peuples du monde, unissez-vous, rues du monde, soulevez-vous donc contre le monstre sans visage !

Pour y parvenir, on pourra sans nul doute compter sur la gauche française – que l’on sait aussi généreuse et populaire que la droite est égoïste et sourde. Aux dernière nouvelles, elle serait prête à se donner pour champion un certain Dominique Strauss-Kahn, qui est actuellement président du Fonds monétaire international.

Pierre Menou

(1) Je me demande où Jacques Julliard discerne une quelconque « démocratie d’opinion » – à moins qu’il n’appelle ainsi la pensée unique dans les limites de laquelle la gauche intellectuelle, ayant confisqué à son profit les moyens de communication – sauf Internet – enferme le débat public ?.

Une réponse à l'article : Le sage intellectuel et le nouveau Léviathan

  1. Jaures

    14/02/2011

    Bien heureusement, pour dire "dégage ! "à Sarkozy, nous n’avons pas besoin de nous immoler ou d’occuper la place de la Concorde pendant des semaines.
    Nous avons, parce que nous avons historiquement dépassé cette phase, pour cela des élections libres.

    Rien de ce qui se passera après une révolution n’est écrit, mais en Egypte comme en Tunisie, elle était un préalable incontournable. Moubarak aurait pu engager des réformes, il avait le temps pour cela. Il aurait pu "tout changer pour que rien ne change". D’autres ont eu cette intelligence historique. Son autisme, sa cupidité (sa fortune se compte en dizaines de milliards) l’en ont empêché: tant pis pour lui !

    La gauche n’a pas le culte de la rue. Les manifestations contre la réforme des retraites qui était pourtant illégitime selon les mots mêmes de Sarkozy qui avait affirmé quelques mois plus tôt qu’il "n’avait pas reçu mandat pour cela" se sont arrêtées devant l’intransigeance. C’est maintenant aux urnes de parler, la gauche ne dit rien d’autre.
    Par ailleurs, la droite a su parfois investir la rue comme en 68 ou en 1984.

    La gauche est même fondamentalement contre "la démocratie directe" qui est un leurre. Un choix démocratique doit être fait sur la bases de choix de sociétés, de propositions politiques diverses, d’un débat contradictoire serein.
    La "démocratie directe" (sondages, référendums,…) n’est souvent qu’une occasion offerte aux discours simplistes et schématiques d’occuper la place dans l’urgence.

    Vouloir que les peuples, grâce à la démocratie, reprennent le dessus sur la finance internationale est bien entendu louable et est partagé à gauche comme à droite.
    Ce sont les moyens qui divergent: la droite souhaite imposer des sacrifices au peuple tout en restant servile avec les riches possédants quand la gauche, à des degrés divers, veut répartir l’effort du désendettement et de l’investissement pour se libérer des contraintes imposées par les spéculateurs.

    Les choix politique de telle ou telle personnalité sont finalement assez anecdotiques. Si une personnalité de gauche est portée au pouvoir avec un rapport de force social en faveur d’une politique de meilleure répartition des richesses, d’un investissement dans la recherche, l’éducation et la formation, du lien social par la solidarité avec les personnes âgées ou malades, il devra alors s’y plier.
    Sinon, il se laissera bercer par les sirènes du pouvoir et de ses privilèges.

    L’élection d’un homme de gauche est une étape nécessaire de la lutte sociale.
    Mais une étape seulement.

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