Les médias : une usine de contes de fées

Les médias : une usine de contes de fées

« L' »observation » du réel devient, comme on disait jadis, redevient d’autant plus justifiée qu’il s’agit d’un réel reconstruit par les fictions que
proposent quotidiennement les médias, et qu’ils imposent comme réel sans alternative. La propagande quasi naturelle et spontanée de l' »information » passe elle aussi par le récit, par une
certaine forme de roman
qu’il conviendrait de dégager, dont il conviendrait de voir comment elle s’en sert, à propos de n’importe quel événement. La télévision utilise un type de
roman qui lui permet d’orchestrer la disparition du monde et de l’Histoire.
Les médias se sont admirablement organisés de façon à n’avoir pas besoin du roman puisque c’est eux
qui le font. (…)

 

Les médias sont de grands fabricants  de personnages. Comme la pensée mythique dont ils héritent, il ne supportent pas l’imprécision, le flou, les
responsabilités collectives, le hasard, la culpabilité indivise. Il leur faut QUELQU’UN. Un nom. Une personne. Sinon, il n’y a pas d’affaire ! Cet
été on songe à Liliane Bettencourt, à Eric et Florence Woerth, à Franck Ribéry,…

 

Les intrigues les plus embrouilllées se démêlent très bien quand on trouve quelqu’un pour les incarner. La plupart du temps, évidemment,
le quelqu’un en question incarne très peu et n’éclaire rien du tout, mais ça n’a aucune importance, ce n’est pas la compréhension du monde que poursuit le journalisme planétaire, c’est l’effet.
Il ne s’adresse pas à la raison, il s’adresse au cerveau reptilien.

Le résultat, c’est que la réalité, ou ce qu’il en reste, est de plus en plus inconnaissable, perpétuellement précédée qu’elle
est l' »information ».
Plus personne ne sait ce qui arrive réellement. Ni même si quoi que ce soit est arrivé. Ni si le mot arrivé à encore un sens qu’on lui
donnnait autrefois. (…)

 

Personne n’est capable d’envisager globalement l’activité de cette gigantesque usine de création de contes de fées destinée
à  se substituer, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la réalité
. Et bien sûr à la littérature. Et aux individus en général. Aux gens. Tandis que l’uniformisation du monde, sous
forme de « marché », se produit. (…)

 

La « mort du sujet » ? L’Histoire comme « procès sans sujet »? Mais ça y est ! c’est réalisé ! C’est l’audimat ! C’est nous ! C’est la
bestialité de la féérie communicationnelle, c’est l’égalisation, le mimétisme, c’est l’ordre nouveau humanitaire, sentimental et sans diversité ! (…)

 

On monterait l’affaire en neige journalistique. A intervalles réguliers, les médiateurs intervieweraient des gens de la
rue payés pour faire mine de désapprouver tout ce battage médiatique. On multiplierait les scoops en même temps  que les articles critiques sur la manière dont la presse et la télé recherche
indécemment les scoops. Outre l’accusé lui même (déjà  conndamné dans l’esprit du public, mais dont on n’arrêterait pas de rappeler qu’il a droit, comme tout accusé, à la présomption
d’innocence), on rechercherait les autres coupables. Les responsables de négligence. De failles dans la sécurité. Ceux de la préfecture, de la mairie, les directeurs de cabinet, les délégués à
l’Equipement, à la Protection du public, à la Disparition du risque. On se demanderait si les systèmes d’alarme étaient bien en état de marche. Si les visites obligatoires de la commission de
sécurité avaient eu lieu aux dates prévues. Et ainsi de suite, de commissions d’enquête en batailles de procédures, jusqu’à l’épilogue judiciaire. »

 

Philippe Muray, Le propre de la critique, dans Désaccord parfait (Tel Gallimard).

 

« La subversion sous
subvention »

 

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