Portrait d’Alain Paucard, défenseur de la réalité française

Posté le avril 22, 2013, 12:20
11 mins

Philippe Muray disait qu’il ne servait à rien de discuter politique tant qu’on n’aurait pas réglé à Paris le problème de ces gens de trente ou soixante ans qui circulent à trottinette ; car il n’y a plus de réalité.  Il me semble que c’est une bonne introduction à mon sujet du jour. La réalité : il n’y aurait rien en effet de plus révolutionnaire que la réalité parce qu’elle disparu sous nos yeux, comme la justice. Les villes sont des cités ou des « mégalopoles cosmopolites », les paysages des parcs régionaux ou des détritus urbains, comme disait Mumford.

J’ai eu la chance de participer récemment à une émission de radio avec Alain Paucard. Ecrivain d’après la fin de l’histoire, Paucard a la plume modeste, il ne joue ni à Balzac ni à Butor. Cette modestie diégétique le rend opératif comme Céline, un partisan et un artisan de la plume.  Et ce personnage haut en couleur, qui a célébré la vraie vie et le cinéma, Audiard et le génie français, auteur de dizaines d’ouvrages très divers et culottés, me semble très intéressant ici pour les stratégiques raisons suivantes.

 On nous a saoulés pendant des années avec la notion d’identité française, notion abstraite, blafarde, bureaucrate qui sort d’une officine ou d’une étude d’avocat. Il me semble bien plutôt important de défendre la réalité française, même si cette réalité a presque disparu maintenant. De plus en plus de Français quittent la France, et quand ils y reviennent ils ne se sentent plus en France. Les autres ne savent pas où ils sont, étant entendu que le monde postmoderne est un Qatar (la catarrhe ?) colossal appartenant à des émirs invisibles et qu’on y est que pour faire tourner  les centres commerciaux, péages d’autoroutes et les Multiplex, avec le web et la téléréalité pour éviter de penser. Or Paucard se rappelle que la réalité française, c’était le café, l’épicerie, le clocher, le vignoble et la fanfare. La réalité c’était nous.

C’est cette réalité là dont on n’a plus idée que par des reflets cinématographiques (Minnelli, Donen, Allen) qu’habite Alain Paucard. Il a écrit un livre magnifique (qui fut publié par mon éditeur, Michel Desgranges aux Belles Lettres), qui s’appelle les Criminels du béton et recense l’histoire parisienne, dont avait aussi parlé un éminent professeur, Louis Chevalier, en 1956 déjà je crois. Paucard, qui est un grand fan de Staline, a compris que la spéculation immobilière, la rapacité propriétaire de la nouvelle petite-bourgeoisie de cadres et tout le reste allaient détruire Paris esthétiquement et transférer ses peuples ailleurs. Il a dit aussi que l’on n’est plus capable d’écrire une belle chanson sur Paris depuis bientôt quarante ans maintenant. Les mômes du trottoir et du ballon rouge ne sont plus là comme la Piaf pour célébrer leur ville. Elles ont la tête ailleurs les mômes, dans leur portable par exemple. En pensant à l’âge d’or de la chanson française, j’ai écrit récemment pour Pravda.ru un texte où je célébrai les origines ethniques métèques (c’est un beau mot, métèque !) de nos grands chanteurs classiques (Ferrat, Piaf, Mouloudji, Aznavour), ce qui montrait comment la France française savait aussi être cosmopolite et intégratrice, un peu plus que l’hexagone intégré du nouvel ordre mondial soumis à Washington et aux gnomes de Londres. Aujourd’hui la « Hollande » n’est plus rien. Avant tout le monde voulait être Français, aujourd’hui la France veut être tout le monde. Tout a commencé avec Pompidou, a dit un jour à la télé notre homme à mon vieux maître Edern Hallier (on était tous des idiots internationaux…). C’était sur Paris-première. Serge de Beketch, russe blanc et admirateur de Paucard, m’a dit la même chose : après 70, on a compris que tout était devenu irréparable. Le chiraquisme aussi aura beaucoup fait pour dépeupler Paris. Ce fut la pire décennie depuis, mettons, la Commune de 1871 et la destruction du peuple ouvrier de l’époque par notre armée républicaine. La république bourgeoise et social-démocrate en France n’en a jamais fini avec la patrie, avec son peuple.

 Toujours à l’avant-garde de la lucidité guerrière et de l’intelligence insolente, Alain Paucard a écrit aussi un tonitruant pamphlet contre l’enfer des vacances, dans la grande tradition d’un monsieur Hulot, d’un Claude Piéplu (« les cons sont sur les bords ») ou bien sûr du major Thompson ; et surtout un petit bijou d’impertinence instruite sur la crétinisation par la culture, un maître-mot à notre époque. On peut fabriquer des rhinocéros en brûlant des livres, on peut aussi en fabriquer en s’adonnant au pan-culturalisme si j’ose dire. Paucard qui passe pour un anar de droite, un réac décalé, un monarcho-stalinien, un ce qu’on voudra – c’est surtout un expert en réalisme, comme tous les poètes -, ne fait ici que reprendre une belle tradition qui remonte à Rousseau, et même à Bossuet, qui nous reproche quelque part je crois la lecture de trop d’ouvrages et – déjà – de romans. Je cite Rousseau pour l’exemple, qui en bon misanthrope n’est pas si à gauche qu’on le croit. Parlant de Rome et non de Paris :

Cette Capitale du Monde tombe enfin sous le joug qu’elle avait imposé à tant de Peuples, & le jour de sa chute fut la veille de celui où l’on donna à l’un des Citoyens le titre d’Arbitre du bon goût.

La surabondance de musées, d’expos, de bazars, d’ateliers d’écriture, de centres d’apprentissage de danses du ventre, de restaus moléculaires, d’instituts à tapas, de maisons de la culture et de rap à fromages est devenue omniprésente, obscène, insignifiante dans ce monde. Et l’on peut dire à cette culture de l’animateur culturel qu’elle répond à celle du sot savant dont a parlé Molière dans une pièce célèbre. C’est de Molière, de Rousseau, de Céline aussi, plus proche de nous, et dont Alain Paucard est l’héritier avec son esprit, sa faconde, son originalité (il est rocker, je-sais-tout, amateur de bonne chère, cinéphile implacable, maître de série B. et surtout suffisamment honnête homme pour défendre le mauvais goût !).

L’amitié franco-russe a toujours ses grands défenseurs en France, de Chateaubriand à  De Gaulle. Son refus du monde comme il va pousse Paucard, ce preux défenseur de l’empire russe et de l’union soviétique,  à prendre fait et cause pour les causes justes mais anti-médiatiques ; dans le cas de la croisade panislamiste de l’OTAN contre la Serbie, il  a soutenu les Serbes contre « ceux qui soutenaient les oustachis en Croatie, les mafieux au Kosovo et les islamistes en Bosnie » ; depuis, on a vu mieux, en Syrie ou en Libye, sur fond de capitaux qataris, mais on n’a pas encore vu le pire, et l’ordre mondial liquéfie tout partout en bombardant le béton, l’iPod, la glace Haagen-Dasz et l’écran en 3D ; sans oublier l’uranium appauvri (une belle formule).

Je terminerai sur cette réflexion : on dit souvent d’un pays – d’une île en général – qu’il serait bien sans ses habitants. Je dirais l’inverse de Paris : ce serait une bonne ville, si seulement il y avait encore, ou de nouveau, des Parisiens ! Si l’on pouvait cloner Paucard, on s’y sentirait bien. J’y remonterai peut-être une fois car Alain Paucard m’y a promis un bon vin…

(*) Chiendents, cahier d’arts et de littératures, N°18. Alain Paucard de Paris, septembre 2012.

2 réponses à l'article : Portrait d’Alain Paucard, défenseur de la réalité française

  1. quinctius cincinnatus

    25 avril 2013

    Monsieur Bonnal a oublié dans sa liste à la Prévert … les bars à vin … nouveaux Centres de la Spiritualité branchée ( notez les MAJUSCULES s.v.p. )

    Répondre
  2. Michel

    23 avril 2013

    Les âges d’or se succèdent au fil du temps. C’était mieux avant, c’est bien connu, sauf que la réalité c’est aujourd’hui aussi, avec des nouvelles formes, des nouveaux chocs esthétiques. L’ère des “intellectuels” d’après-guerre, ceux qui portèrent leurs cadeaux pour fêter l’anniversaire de Staline, leur art de pacotille, ont façonné cette supercherie : c’était mieux avant.
    Certes, le béton est dur, mais les quartiers insalubres, les logis malades, les façades noires de saleté accumulée, c’était pas le bonheur pour ceux qui n’avaient pas d’autre choix que d’y survivre.
    Même si la fête pompidolienne a ratatiné la beauté, ce qui était avant n’était pas non plus très humain (sauf dans les reconstitutions des rues parisiennes de studio de cinéma américain).

    Répondre

Laisser un commentaire

  • (ne sera pas visible)