Rédaction : mettez-vous dans la tête d’un candidat au suicide

Posté le décembre 10, 2012, 5:03
6 mins

« Vous venez d’avoir 18 ans. Vous avez décidé d’en finir avec la vie. Votre décision semble irrévocable. Vous décidez dans un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant votre autoportrait, vous décrivez tout le dégoût que vous avez de vous-même. Votre texte retracera quelques événements de votre vie à l’origine de ce sentiment. »

Ce texte édifiant a fait le sujet d’une rédaction proposée, ou plutôt imposée, aux élèves de deux classes de troisième du collège de Montmoreau-Saint-Cybard (Charente), le 22 octobre dernier.

Un de ces élèves, dont le site de la Charente libre – journal qui a révélé l’affaire –  reproduit le témoignage, raconte : « Quand le prof nous a donné le sujet, ça nous a étonnés. On lui a posé des questions. Il n’a pas voulu répondre, et nous a dit: « C’est comme ça »

« C’est comme ça » qu’aux yeux de cet enseignant, les adolescents sont donc supposés avoir le dégoût d’eux-mêmes (assez pour l’imaginer, en tout cas). « C’est comme ça », aussi, qu’il attend d’eux des confidences sur des événements de leur existence qui pourraient être « à l’origine de ce sentiment ». Le libellé du sujet est en effet pour le moins ambigu. Que doit comprendre l’élève lorsqu’il lit « Votre texte retracera quelques événements de votre vie » ? Doit-il s’en tenir à une fiction, ou évoquer une expérience vécue ? Est-ce à un simple exercice d’imagination et de style que le convie le professeur ? Sinon, jusqu’où doit-il pousser la confession, ou l’ autocritique – pour employer un vocabulaire plus profane et conforme aux vieilles lunes idéologiques – pour être bien noté ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit en définitive : l’élève sera noté. Lorsque le professeur dit : « C’est comme ça », il fait acte d’autorité. Si l’élève refuse de se plier à cette autorité, il encourt une sanction – punition, mauvaise note, ou simplement mauvaise appréciation de la part de l’enseignant.

Le risque existe de déstabiliser l’élève. A plus forte raison s’il est perturbé, pour quelles raisons confierait-il ses tourments intimes à cet étranger à l’autorité duquel le grand Machin de l’Education nationale a arbitrairement décidé de le soumettre ? Quels sont ses recours, s’il veut pas entrer dans l’introspection ou dans l’imaginaire auxquels l’invite ce sujet lugubre ?

Dans la Charente libre, un infirmier psychiatrique commente : « J’ose espérer que ça n’a pas été présenté comme ça, tout seul. On ne soulève pas des choses comme ça sans encadrement ». C’est pourtant ce qui s’est produit : selon les collégiens, cette rédaction n’a pas été précédée, ni suivie d’une quelconque discussion. Mettez-vous dans la peau et, surtout, dans la tête d’un jeune sur le point de se suicider. Voilà tout. Tout au plus l’enseignant prend-il la précaution d’écrire « votre décision semble irrévocable », plutôt que : « est irrévocable »…

Au vu des faits, le directeur des services départementaux de l’Education nationale, Jean-Marie Renault a déclaré . « Si les faits sont avérés, je verrai quelles suites il faut donner. Je ne peux pas laisser passer ça. Oui, ça peut relever d’une sanction. Il va falloir que l’enseignant s’explique sur ses intentions. Le libellé est plus que choquant ». Le professeur a en effet été suspendu à titre conservatoire. Fin de l’épisode ?

Ce n’est pas sûr. A l’évidence, le professeur a en effet fauté. Peut-être est-il lui-même dépressif ? Si tel est le cas – ce que j’ignore – c’est plutôt de soins qu’il aurait besoin que d’une punition qui ne servira qu’à le déstabiliser davantage. Si ce n’est pas le cas, sa faute mérite en effet d’être sanctionnée. Dans les deux hypothèses, on ne peut pas lui laisser la responsabilité d’adolescents.

Or, on peut se demander si la décision de le suspendre aurait été prise sans la publication de l’article de la Charente libre et la polémique qui s’en est suivie à l’échelle nationale.

En effet, toujours selon la Charente libre, à la suite des protestations des familles, une réunion avait été organisée entre les parents d’élèves et le professeur, à l’issue de laquelle « Le collège a estimé que les réponses étaient satisfaisantes ». Autrement dit, si certains parents n’avaient pas adressé au journal un double du courrier de protestation qu’ils ont envoyé au principal du collège et à l’inspection académique, on peut penser que cette affligeante histoire aurait été simplement enterrée.

Au-delà de la faute d’un professeur, c’est ce faux « corporatisme » de l’Education nationale qui inquiète.

10 réponses à l'article : Rédaction : mettez-vous dans la tête d’un candidat au suicide

  1. charlie harper

    16/12/2012

    @ granbarbe….qui n’a jamais du mettre souvent les pieds dans une boite provée…

    Un salarié en CDI est quasiment invirable.

    Ce prof est un contractuel donc facilement virable, il y a des dizaines de millliers tous les mois de juin . Donc si il avait vraiment déconné il serait dehors aujourdhui.

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  2. grandbarbe

    12/12/2012

    dans un emploi prive,cette enseignante serai licenciee

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  3. pi31416

    12/12/2012

    Il est très bien ce sujet de rédaction, car il en permet de nombreux autres. Ainsi:

    Vous venez d’avoir 18 ans. Vous avez décidé de (choisissez un seul sujet):
    1. en finir avec la vie.
    2. devenir Témoin de Jéhovah
    3. traverser la Manche à la nage
    4. passer le week-end à la Fistinière
    5. trucider vos salopards de parents.
    6. tringler votre petite soeur, celle de quatre ans et demi
    7. adhérer au FN

    Votre décision semble irrévocable. Vous décidez dans un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant votre autoportrait, vous décrivez (choisir un seul sentiment) 1. le dégoût 2. l’admiration que vous avez de vous-même. Votre texte retracera quelques événements réels ou imaginaires de votre vie à l’origine de ce sentiment.

    C’est pas un beau générateur de sujets de disserte, ça? Je vais le faire breveter.

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  4. BRENUS

    11/12/2012

    On en parlait sur RMC avec Boudin ce matin . Le plus beau a été l’intervention filtrée, comme le fait si bien radio mon couscous, d’un parent d’élève de l’établissement qui, comme par hasard, s’élevait violemment contre la sanction infligée au prof, trouvant par ailleurs l’initiative de ce cinglé tout à fait comme il faut. Je ne lui souhaite surtout pas que son gamin prenne son soutient au mot et qu’il se suicide pour le coup, mais cela me rappelle la formule d’Audiard « les cons ça ose tout et c’est même a cà qu’on les reconnait ».
    Pour le reste, l’ennoncé de l’exercice pourrait s’appliquer presque sans changement à la France, si elle n’avait en fait pas attendu le produit des cogitations d’un représentant émérite de ce grand corps de l’état – que le monde entier nous envie, naturellement- : l’E.N.

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  5. mauvaisedent

    11/12/2012

    Voici comment j’aurais posé ce texte:
    « Vous venez d’avoir 18 ans. Vous avez décidé d’en finir avec la vie. Votre décision semble irrévocable. Vous décidez dans un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant le portrait de la France et de ses dictateurs. Vous décrivez tout le dégoût que vous avez de cette dictature, de la supression des libertés qui a commencé voila quarantes ans et qui est de plus en plus rapide. Votre texte retracera quelques événements du cauchemar français à l’origine de ce sentiment. » Ainsi vous aurez l’honneur de faire parti des 36 suicidés par jour dans cette magnifique France, soit un toutes les quarantes minutes.

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    • quinctius cincinnatus

      11/12/2012

      voyez ce que je disais dans mon message …
      pourquoi s’indigner ( comme on dit maintenant ) quand il s’agit d’un thème de la plus brûlante et contemporaine actualité ? et que chacun peut traiter selon son  » vécu  » comme disent les psy-socios et cela sans qu’il ait besoin d’une trame d’écriture ou d’une grille de lecture ***du sujet
      **comme dit @ Jaurès

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  6. matador

    10/12/2012

    bah là c’est hallucinant…complètement à la masse ce prof…
    Là pas besoin de philosopher, radiation immédiate, faute professionnelle lourde….
    quelquefois, j’ai l’impression de vivre avec des fous :

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  7. quinctius cincinnatus

    10/12/2012

    c’est un bon sujet de dissertation , car il faut bien que nos lycéens se préparent en toute connaissance de cause(s) à la vie qui les attend , c’est à dire à celle que nous leur avons préparée … l’E.N.et les familles en étant les chefs d’orchestre

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    • Dr H.

      11/12/2012

      Heureusement les syndicats seront là pour défendre ce génial pédagogue ! Cela dit, l »hôpital de la MGEN de la Verrière (78) a un secteur psychiatrique d’un volume impressionnant…

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      • quinctius cincinnatus

        12/12/2012

        tous les profs ne sont pas psychologiquement fragiles , mais désabusés sur leur mission d’enseignant certainement ; cela s’explique , partiellement , par la faune ( parents et enfants ) qui règne sur l’école

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